Quand il établit des devis pour ses clients, Victor Nyamotowa, un menuisier zimbabwéen de 37 ans, mentionne noir sur blanc: "cette estimation a une durée de validité de: 0 jour".
"Si je fixe un prix à un client en lui permettant de revenir à la date qui lui convient, l'argent qu'il me donne à la fin ne couvre plus le coût des matériaux", explique-t-il. "Si j'étais trop conciliant, je serais le grand perdant."
L'artisan, établi dans la banlieue sud d'Harare, refuse également de faire crédit puisqu'au Zimbabwe, où l'hyperinflation ne cesse de battre des records, l'argent perd toute valeur d'un jour sur l'autre.
Jeudi, la Banque centrale a annoncé un nouveau chiffre faramineux: en un an, les prix ont augmenté de plus de 66.000%.
La ruine de l'économie, qui se caractérise également par un chômage de 80%, est au coeur de la campagne des scrutins présidentiel et législatifs du 29 mars.
Si le président Robert Mugabe, 84 ans la semaine prochaine, obtient un sixième mandat, les analystes estiment que l'inflation -- qualifiée de "Sida économique" par le gouverneur de la Banque centrale -- continuera sa course effrénée.
Et même si le chef du principal parti d'opposition Morgan Tsvangirai, ou l'ancien ministre dissident Simba Makoni parvenaient à le détrôner, il est peu probable que la spirale s'arrête subitement.
En attendant, les Zimbabwéens vivent d'expédients et déploient des trésors d'imagination pour survivre. Certains sautent des repas, creusent des puits dans leur jardin, abandonnent leur voiture pour la marche à pied ou le vélo.
"Pour la plupart, nous nous sommes adaptés en diminuant notre niveau de vie parce que nous ne pouvons pas nous permettre de suivre le niveau des prix", explique Gibson Maina, employé dans un commerce d'Harare.
"Nous devons faire avec un petit-déjeuner de thé noir et de pain sec, tout juste agrémenté de beurre de cacahuètes quand c'est la saison. Je ne peux même pas me rappeler quand j'ai mangé pour la dernière fois du pain beurré, du bacon, des oeufs ou du thé au lait", se lamente-t-il.
Pour venir en aide à leur personnel, certains employeurs paient une partie des salaires en nature, d'autres accordent des augmentations. "Sur le moment, on sourit et on se félicite, mais à la fin du mois, on demande encore plus", remarque Gibson Maina.
Pour Wellington Chibebe, secrétaire général du Congrès des syndicats du Zimbabwe (ZCTU, proche de Tsvangirai), beaucoup de salariés ne se rendent plus au travail que par sens du devoir.
"Vous avez des gens qui gagnent 150 millions de dollars (zimbabwéens) alors que leur frais de transport s'élèvent à 270 millions par mois", dit-il.
"La plupart des salariés passent leurs heures de travail à faire du commerce. Par exemple, vous avez des instituteurs qui deviennent vendeurs ou qui ouvrent leurs propres écoles pour gagner un peu plus d'argent."
Sous les bureaux de nombreux employés, on trouve ainsi de petits "kiosques", qui offrent pêle-mêle des sucettes, du pop-corn fait maison, de l'huile de cuisson ou encore de l'eau de Cologne.
Les chômeurs ne sont pas en reste et ouvrent des étals dans la rue ou chez eux. Ils vendent quelques biens souvent acquis à l'étranger, lors d'un voyage en Afrique du Sud ou au Botswana voisins, ou envoyés par la famille expatriée.
Environ trois millions de Zimbabwéens ont quitté leur pays depuis le début de la crise en 2000, attribuée par l'Occident à l'expropriation des fermiers blancs qui a complètement désorganisé le secteur agricole, pilier de l'économie.
Le gouvernement du président Mugabe blâme pour sa part les sanctions imposées par l'Occident aux membres du régime.
source:actu.ma