Si le Maroc est le premier pays exportateur du cannabis au monde. Si la ?tradition? a toujours voulu que la d?linquance soit associ?e aux joints et au karkoubi, la ville de T?touan fait depuis quelques ann?es exception.
La ?colombe blanche? vire vers une d?pendance presque g?n?ralis?e ? la drogue la plus dure, la plus mortelle : l?h?ro?ne.


L?endroit est presque sombre. Deux bougies tr?nant sur deux petites bouteilles de coca, permettent ? peine de distinguer les traits de quatre maigres silhouettes assises autour d?une table moisie. Un lourd silence r?gne quand l?une d?entre elles met sa main dans la poche et en sort deux minuscules paquets de la taille d?une allumette. Soudain, quelqu?un lance d?une voix basse pour ne pas perturber un silence ?solennel?: ?Alors, c?est de la bonne ??. La r?ponse tarde un peu ? venir mais elle vient soulager tous les pr?sents : ?Oui, elle est bonne !?. Une autre personne se pr?cipite dans le noir vers une autre chambre et ram?ne un morceau de papier aluminium. Elle le divise en deux parties et d?un geste m?canique fabrique une esp?ce de tablette avec le premier bout tandis qu?une autre personne se saisit du deuxi?me bout et, ? l?aide d?un mince crayon, confectionne un tube. Les deux minuscules paquets sont d?faits avec beaucoup de soin et de la poudre blanche et marron est vid?e sur la tablette d?aluminium. Une main tremblante s?en saisit et tout en maintenant le tube entre les l?vres, allume un briquet et le met au dessous de la tablette dont le contenu se met rapidement ? chauffer. La poudre se transforme en liquide et commence ? d?gager une fum?e qu?on s?active ? humer ? travers le tube. Une petite goutte se forme et, suivie ? la trace par le tube, elle commence ? faire des allers-retours sur la latte. Cette derni?re passe de main en main et au bout de quelques minutes, le silence c?de la place aux rires, aux discussions les plus diverses. On s?embrasse, se tapote le dos, pardonne les impairs, raconte ses r?ves, rend hommage aux disparus et on ne bl?me plus la vie : Les quatre h?ro?nomanes ont eu leur dose. Dans cette maison d?labr?e du quartier ?Lichara? (l?un, sinon le quartier le plus chaud du nord du Maroc) l?euphorie durera entre trois et quatre heures.
Cela fait 12 ans que M.S, propri?taire de la maison, est accro ? l?h?ro?ne. Au d?but des ann?es 90 il r?sidait en Espagne avec sa femme et ses deux enfants. Il avait r?ussi, suite ? de longues ann?es de dur labeur dans le b?timent, ? s?offrir deux appartements dans sa ville natale : T?touan. Aujourd?hui, M.S n?a plus rien : l?h?ro?ne a ruin? sa vie. Refoul? d?Espagne, divorc?, il a vendu les deux appartements et s?est install? chez son p?re agonisant. Apr?s le d?c?s de ce dernier, M.S a vendu tout ce qu?il y avait dans la maison. Il y a deux jours, il a arrach? les cadres en bois des portes des chambres et vendu le tout ? 120 dhs : l??quivalent de 4 doses (le prix de la dose s??tablissant aujourd?hui ? T?touan ? 30 dhs). Dans un moment de ?lucidit??, M.S donne son avis sur l?ampleur du ph?nom?ne. ?C?est un v?ritable fl?au? , dit-il, avant d?ajouter ?Il me semble que tout le monde dans cette ville est devenu accro ? l?h?ro?ne. J?en connais des dizaines, hommes, femmes, jeunes et vieux. Ne vous laissez donc pas berner par les apparences?. Un petit tour dans le m?me quartier (Lichara) permet de recueillir un t?moignage ?tayant partiellement les propos de M.S.
ImageV?ritable enfer
Ag? de 52 ans, A.M est infirmier dans un dispensaire public et il est h?ro?nomane. P?re de trois enfants, A.M n?a ?d?couvert? l?h?ro?ne qu?? l??ge de 50 ans. ?Avant, j??tais accro au hasch. Ce dernier me permettait de combattre mon anxi?t?. Mais il a suffi que je m?essaie une seule fois ? l?h?ro?ne pour laisser tomber mes dizaines de joints quotidiens?. Et, comme pour tous les h?ro?nomanes, les premiers moments d?intense plaisir et de sensations paradisiaques vont se convertir, au bout de quelques doses, en un v?ritable enfer. A.M devient accro et sa consommation devient de plus en plus importante. ?Le malheur avec l?h?ro?ne, c?est que jamais on ne s?en lasse. Un toxicomane peut d?penser tout l?argent qu?il a sur lui pour maintenir l??tat d?euphorie?. Quant aux risques du surdosage appel?s aussi overdose, la majorit? des h?ro?nomanes affirment qu?il n?existe que pour ceux d?entre eux qui s?aventurent ? s?essayer ? l?intraveineuse qui procure un effet imm?diat.
Dans le quartier ?Touta?, la majorit? des jeunes sont accros ? l?h?ro?ne. L?ann?e pass?e, Y.C, un jeune de 26 ans a ?t? retrouv? mort sous un arbre, une seringue enfonc?e dans l?avant-bras. Quelque temps auparavant, un autre jeune du m?me quartier ?Touta?, ?g? de 23 ans, a ?t? admis pour infection par une seringue dans l?h?pital public de ?Saniet R?mel?. Il souffrira, selon ses amis proches, pendant plus d?un mois sans le moindre suivi m?dical et finira par mourir dans les conditions les plus inhumaines. A sa mort, son corps pesait 28 kilos. Trois cas de paralysie sont actuellement connus par tous les jeunes de ?Touta? mais les autorit?s, semble-t-il, n?en sont pas avis?es. De pareils cas existent aussi dans des quartiers tels Jama? Mezouak, Bario Malaga ou Jbel Derssa. Dans ce quartier le v?cu quotidien renvoie automatiquement vers les quartiers chauds de ?Bogota?. Car ? ?Jbel Derssa?, les dealers n??prouvent aucune crainte ? se d?voiler au grand jour et vont jusqu?? ?taler leurs marchandises sur des tables en plein public aux coins des rues. Quant aux patrouilles de la police, quand elles ne sont pas sporadiques et sans aucune efficacit?, elles sont aux abonn?s absents. Un officier de la Police uudiciaire (P.J) de T?touan n?essaie pourtant pas de trouver de pr?textes : ?D?abord Il faut savoir que nos effectifs n?ont aucune formation pour affronter un ph?nom?ne pareil. Un h?ro?nomane en manque peut facilement devenir meurtrier. J?ai moi-m?me assist? ? un toxico qui s?est tranch? la gorge avec une lame lorsqu?un policier s?est aventur? ? l?accoster. Il ne faut donc pas se voiler la face. Nous avons peur!?. Quant ? la pr?sence des Groupes urbains de s?curit? (GUS), l?officier de la P.J est cat?gorique : ?Les GUS n?ont qu?un pouvoir d?appar?t. La plupart des ?l?ments qui les composent sont frustr?s et ne s?attaquent qu?aux accros, pauvres et sans force. Quant aux v?ritables dealers, ils ne sont m?me pas inqui?t?s. Pire, ils sont parfois prot?g?s. Soyons clairs, le contr?le doit se faire ? la base?. La base, c?est la Diwana ou Bab Sebta, la fronti?re entre le Maroc et l?enclave de Sebta. Chaque jour, des dizaines de milliers de personnes traversent cette zone, g?n?ralement ? pied. Pour la plupart, ce sont des contrebandiers connus par les douaniers et leurs tarifs de passage sont connus. A Bab Sebta, un officier de la douane affirme n?avoir op?r? aucune prise d?h?ro?ne depuis 13 mois. Et encore, la prise en question n??tait pas le fruit d?un contr?le mais d?un ?caftage?. Car il faut dire qu?aucune mesure de s?curit? n?est entreprise ? Bab Sebta. Les milliers de gros paquets que transportent les porteurs (g?n?ralement des femmes) de l?enclave vers T?touan ne subissent aucun contr?le douanier.
Absence de contr?le
Sachant qu?un gramme d?h?ro?ne est r?parti en 24 doses, combien un paquet de 50 ou 60 Kilos transport? par un porteur peut ?ventuellement contenir ?
Afin de cerner davantage le circuit, il faut se rendre d?abord au quartier ?Rosales? de Sebta. Ce dernier est le point de chute de tous les toxicos de l?enclave. Dans ses ruelles ?troites, le business est g?n?ralement une affaire de famille et, bizarrement, de femmes. Juste ? c?t? du Rosales, un terrain vague surnomm? ?El Patio? sert de fief pour tous les drogu?s de la ville de Sebta et surtout des criminels les plus recherch?s. En remontant le ?Rosales?, le quartier ?Pantera? se d?voile avec, lui aussi, ses propres gangs et ses propres dealers. Mais c?est surtout au quartier ?Principe? que le commerce d?h?ro?ne fleurit. Ici, des ?experts? en mati?re de chimie font en sorte que la drogue soit coup?e avec des dizaines d?autres ?l?ments g?n?ralement toxiques sans que le consommateur ne sente la diff?rence. Une dose d?h?ro?ne ? Sebta se vend ? 2 euros pour ?tre revendue ? 30 dhs au Maroc. Le jeu en vaut-il la chandelle pour les dealers ? ?Certainement?, assure un ancien dealer devenu actuellement accro. ?Il faut savoir qu?un paquet (un gramme) contenant 24 papelas (doses) peut ?tre ?coul? en m?me pas dix minutes. Je vous laisse le soin de comparer avec la vente du haschisch et de faire le compte?. Ces propos sont confirm?s par un officier de la police qui fait savoir que ?durant les trois derni?res ann?es, on assiste ? la multiplication des points noirs dans la ville de T?touan. On assiste aussi ? un ph?nom?ne qui est aussi de nature ? expliquer cette brusque prolif?ration de l?h?ro?ne : presque tous les dealers qui, auparavant, vendaient du haschich se sont convertis aujourd?hui au business de l?h?ro?ne?.
Un deuxi?me circuit de trafic d?h?ro?ne trouve sa base ? Nador, la ville la plus proche de l?autre enclave : Melilia. L?h?ro?ne prend la destination de la r?gion de Ketama pour atterrir au douar de Khmiss Issaguen o? elle est largement disponible et draine autant de dealers que de toxicomanes. Dans cette r?gion, cette drogue, qui a l?avantage d??tre facilement dissimulable, ?chappe aux contr?les qui sont g?n?ralement ax?s sur le trafic du cannabis.
Ce m?me trafic qui, paradoxalement, est parmi les raisons essentielles de la propagation de l?h?ro?ne dans le nord du Maroc. Car il faut savoir que, durant les derni?res ann?es, plusieurs barons de cannabis ?coulent une partie de leur marchandise en contrepartie de coca?ne et d?h?ro?ne. L?objectif ?tant d?entretenir et de consolider leurs relations avec les mafias des quatre coins du monde.
Et pendant ce temps, l?absence totale de contr?le, la grande disponibilit?, et donc la chute des prix de l?h?ro?ne, combin?s ? l?oisivet? et ? la frustration dans laquelle baigne la majorit? ?crasante des jeunes du Nord, font que le ph?nom?ne, telle une gangr?ne, gagne chaque jour du terrain. Aussi, l?inexistence d?associations de sensibilisation et la carence, tant en termes de ressources mat?rielles qu?humaines dont souffrent les infrastructures de sant? font-elles en sorte que l?addiction ? l?h?ro?ne est une bombe ? retardement qui, et tout semble l?indiquer, va exploser dans un avenir tr?s proche.
Imad Bentayeb
source:lejournal-hebdo.com