Il a servi sous trois rois. Il est pass? par tous les corps d?arm?e et a fait le tour des services de renseignement du pays. Le grand public ne l'a pourtant connu qu'en 1999. Aujourd'hui, il quitte la DGSN par la petite porte. Le g?n?ral de division, ex-patron de la puissante DST et de la police, est d?sormais inspecteur g?n?ral? des forces auxiliaires. Cruel destin?
On le disait sur la sellette depuis plusieurs mois d?j?. L'implication suppos?e de l'un de ses hommes de confiance dans une affaire de drogue a donc ?t? le coup de gr?ce. Quand le nom de Abdelaziz Izzou
est ?voqu? par Chrif Bin Louidane (un trafiquant de drogue notoire), fin ao?t dernier, Hamidou La?nigri se sent plus que jamais dans la ligne de mire du cercle restreint des hommes de Mohammed VI. ?Comment a-t-il pu recommander un responsable au pass? pas tr?s net pour chapeauter la s?curit? des palais royaux ??, lui reproche-t-on au sein du s?rail. L'erreur est impardonnable, d'autant plus que le g?n?ral n'en est pas ? ses premiers d?boires. Depuis plus d'une ann?e, il accumule, aux yeux des compagnons du roi, les maladresses et les faux pas. Lorsqu'il sugg?re Ahmed Harari pour lui succ?der ? la t?te de la DST en 2003 par exemple, c'est au bureau du g?n?ral qu'?chouent en premier les rapports sign?s Harari. Fouad Ali El Himma est furieux. Le roi finit par nommer un nouveau patron ? la t?te de la ?bo?te? avec une consigne claire : il n'a de compte ? rendre qu'? lui. Puis ce sera au tour de la DGED (Direction g?n?rale des ?tudes et de la documentation), que le g?n?ral La?nigri ne conna?t que trop bien. L'homme qui pr?side d?sormais aux destin?es de nos services d'espionnage est un intime de Mohammed VI. Les services de renseignement sont ainsi d?finitivement verrouill?s par l'entourage royal.
En juillet 2006, La?nigri ne manque pas de saisir le message quand Mohamed Abdoune, l'un de ses bras droits ? la DGSN est d?barqu? de son poste ? la t?te des renseignements g?n?raux. La?nigri r?ussira, in extremis, ? le rep?cher au sein de son cabinet mais depuis, le g?n?ral se fait de plus en plus discret et attend son heure. Au sein de l'entourage royal, on lui reprochait souvent ?son arrogance et sa trop grande confiance en lui?, sans doute un h?ritage de ses d?buts difficiles de sous-officier. En le d?barquant de la sorte, on veut aussi dire que ?sous Mohammed VI, il n'y a plus d'homme fort, ni de responsable indispensable et inamovible?.
C?est ce que La?nigri, jusqu?? sa mise ? l??cart, avait fini par devenir. Tr?s peu de militaires peuvent se pr?valoir d'un destin comme le sien. Offcier anonyme sous Hassan II, Hamidou La?nigri n'a eu besoin, sous Mohammed VI, que de quelques mois pour basculer sur la sc?ne publique. En cet ?t? 1999, le jeune monarque marque petit ? petit son territoire et place doucement ses hommes. Curieusement, celui qu'il met ? la t?te de la toute puissante DST, avant m?me le limogeage de Driss Basri, est un inconnu du grand public. Hamidou La?nigri est un homme myst?rieux, tout autant que l'institution qui vient de lui ?tre confi?e. Quel ?ge a-t-il ? Que faisait-il avant ? Fait-il partie du cercle restreint des ?hommes de M6? ? Peu de choses filtrent sur le personnage. Vaguement, on sait qu'il a longtemps s?journ? aux Emirats, qu'il vient de la DGED, et surtout, qu'il ?voue une haine visc?rale aux islamistes?. Il aurait ?t? recommand? au souverain par son mentor ? la DGED, le g?n?ral Abdelhaq Kadiri, qui voyait en lui un ?professionnel du renseignement?.
Depuis, beaucoup de choses ont chang?. Jusqu'? sa nomination ? la t?te de la DGSN, Hamidou La?nigri a souvent ?t? pr?sent? comme ?l'homme fort? du r?gime, le ?Driss Basri de Mohammed VI? ou le ?tortionnaire en chef de la nouvelle ?re?. Son nom sera d'ailleurs r?guli?rement cit? dans les rapports internationaux relatifs aux campagnes pr? et post 16 mai, et reste associ?, ? ce jour, au tristement c?l?bre centre de d?tention de T?mara et aux terribles exactions qui y ont ?t? commises - sous ses ordres, dit-on.
Au d?part, rien ne pr?destinait pourtant ce jeune sous-officier meknassi ? une aussi grande carri?re. Issu d'une famille modeste, Hamidou La?nigri int?gre, vers la fin des ann?es 50, l'?cole de formation militaire d'Ahermoumou. Il en sort sous-officier, mais ? 18 ans, le jeune militaire a des r?ves beaucoup plus grands. Une ann?e plus tard, il tente, avec succ?s, la prestigieuse acad?mie militaire de Mekn?s. Le sous-lieutenant La?nigri assiste alors ? la naissance des forces arm?es royales. Le jeune homme mesure sa chance et surtout, prend confiance en lui. Il sait que pour ?chapper ? la mis?re des sous-off, il doit trimer, se cultiver et ne compter que sur lui-m?me. D'ailleurs, sa premi?re affectation lui fera vite comprendre que l'arm?e ne lui fera pas de cadeaux. A 20 ans, il se retrouve dans une unit? d'infanterie ? Zag, sur la fronti?re alg?rienne. Loin de tout et coup? du monde, le sous-lieutenant se fait tant bien que mal ? son quotidien saharien. En 1960, un violent tremblement de terre frappe la ville d'Agadir et le tire enfin de son trou perdu. Comme tout le monde, il participe aux secours. Mais coup de chance, c'est lui qu'on d?signe pour suivre les travaux de d?blaiement dans la ville. Cela durera une ann?e. Juste assez pour qu'il se fasse rep?rer par un certain Driss Benomar. Ce dernier appr?cie la fougue et la d?termination (souvent m?me le z?le) du jeune sous-lieutenant et lui recommande la gendarmerie comme plan de carri?re. Ce n'est que la premi?re rencontre et le premier ?v?nement mais ils fa?onneront le destin de Hamidou La?nigri. Tout au long de sa longue carri?re, d'Ahermoumou ? la DGSN, il donnera cette impression de ne jamais rien provoquer. Et de se retrouver (presque accidentellement, dira-t-il) ? chaque fois au c?ur des ?v?nements, et forc?ment, en lien direct avec les plus grands d?cideurs du pays.
Des d?buts fracassants
Ses premi?res ann?es sous le b?ret gris des gendarmes, il les passera d'abord ? Tanger. Le lieutenant La?nigri coule des jours paisibles et gravit doucement les ?chelons. Capitaine ? Oujda, il acc?de ? son premier v?ritable poste de responsabilit? ? K?nitra, en 1971. Il dirige alors un commandement qui couvre tout le Gharb, une bonne partie de la zone nord et qui s'?tend jusqu'? la localit? d'Oulm?s, un peu plus ? l'est. En d'autres termes : il se retrouve au c?ur d'un Maroc bouillonnant. Nous sommes au d?but des ann?es 70, la rupture entre le Palais et la gauche est consomm?e. La guerre pour le pouvoir bat son plein. C'est l'?poque des grandes man?uvres politiciennes, des complots et du ?r?ve r?publicain?. Pour le commandant La?nigri, c'est exactement le genre de circonstances ? vous ouvrir les portes d'une grande carri?re militaire. En 1971, des cadets de l'?cole d'Ahermoumou investissent le palais royal de Skhirat et y commettent un r?el carnage. Hassan II ?chappe de justesse au premier putsch de son r?gne et fait traduire les mutins en ?justice?. Leur proc?s se d?roule ? K?nitra? sous haute surveillance du commandant La?nigri. Rien ne lui ?chappe des d?tails du proc?s, conscient qu'il s'agit l? d'un ?v?nement hautement formateur.
Le 16 ao?t 1972, La?nigri a un autre rendez-vous avec l'Histoire. Hassan II rentre d'un s?jour officiel en Europe. Quand les chasseurs des putschistes encerclent le Boeing royal, aucune alerte n?est donn?e. Dysfonctionnement s?curitaire ? Omission pr?m?dit?e ? Hamidou La?nigri ne se pose pas trop de questions pour ?se mettre tout seul en alerte?. Il s'enferme dans son bureau, tous postes de radio allum?s. Sur le coup de 16 heures, un ?trange message signale le crash d'un avion de chasse dans la r?gion de Moulay Bousselham. Que fait un avion de chasse sur la trajectoire royale ? A-t-il ?t? abattu ? Par qui ? Silence radio. L? encore, La?nigri ne se pose pas de questions et fonce en direction de la base militaire de K?nitra. Il en est refoul? manu militari. A cet instant, les doutes du commandant se pr?cisent, mais l'opportunit? est trop belle pour ?tre rat?e. ?C'est un opportuniste qui ne recule devant rien pour arriver ? ses fins. Un aventurier qui fonce ? ses risques et p?rils?, dit de lui un de ses anciens amis.
Comment a-t-il fait pour joindre l'h?licopt?re de gendarmerie au niveau de Souk Larba? ? Comment a-t-il ?chapp?, ainsi que son pilote, ? la vigilance des putschistes ? Myst?re. Toujours est-il que c'est lui qui arr?tera le capitaine Kouira, et qui ?le mettra en lieu s?r en attendant les instructions de Rabat?. Ces derni?res ne tardent d'ailleurs pas ? tomber. De retour ? K?nitra, Hamidou La?nigri trouve un message qui dit en substance ceci : ?Prenez vos dispositions pour investir la base militaire?. La l?gende dit que c'est ? bord d'un char que La?nigri forcera l'entr?e de la base militaire et proc?dera, sans r?sistance, ? l'arrestation de 520 ?basiers?, transf?r?s ensuite dans une brigade de parachutistes ? Rabat. Le commandant saisit sa chance ? pleines dents et boucle une proc?dure ?mtaqtqa? (parfaite) en seulement 60 jours (d?lai l?gal pour les militaires). Il tient enfin ?l'affaire? de sa vie.
Il proc?de personnellement ? l'interrogatoire des putschistes (exercice qu'il continuera d'ailleurs ? affectionner tout au long de sa carri?re, notamment ? la DST). Salah Hachad, ancien bagnard ? Tazmamart, garde de lui le souvenir d'un commandant aimable et courtois. ?Devant le g?n?ral Benhachem, il a commenc? par me dire qu'il savait que je n'?tais pas impliqu? dans cette affaire. A l'?poque, et vu les circonstances, cela m'a beaucoup rassur??, se souvient Hachad. La?nigri encha?ne les nuits blanches, il fait tout lui-m?me : de la r?daction des rapports ? la s?curisation du tribunal. ?C'est un trait de caract?re chez lui. Cela lui permet de se faire rapidement sa propre id?e sur ce qui se passe sur le terrain pour pouvoir diriger ensuite les op?rations ? distance?, explique un de ses proches collaborateurs ? la DGSN. Bref, le coup d'Etat de 1972 le rapproche d?finitivement des cercles du pouvoir ? Rabat. D'autres ?v?nements, comme ceux de Moulay Bouazza en 1973, le rapprochent encore plus du Palais. A cette ?poque, La?nigri renvoie l'image d?un soldat rigoureux, patriote, mais trop ambitieux et aventurier au go?t de Hassan II et de son proche entourage. Qu'? cela ne tienne, il aura r?ussi l'essentiel : se faire rep?rer par le roi en personne. Jusqu'en 1975, La?nigri continuera d'ailleurs ? surfer sur la vague de ses ?exploits? de 1972, et participera dans la foul?e ? l'organisation logistique de la Marche verte.
La carri?re internationale
A ce stade, le parcours du jeune Hamidou rel?ve d?j? de l'exploit. Mais il n'oublie pas l'essentiel, et ne se laisse pas aller ? l'euphorie du moment. Il se rappelle, comme en 1959 ? sa sortie d'Ahermoumou, que pour p?renniser ses ?acquis?, il faut rester vigilant, se former pour ?tre toujours mieux que les autres. ?C'est une obsession chez lui?, commente l'un de ses vieux amis. En compensation de ses loyaux services envers le tr?ne, ses sup?rieurs acc?dent ? son d?sir de poursuivre son enseignement sup?rieur militaire en France. Le commandant renoue joyeusement avec les classes militaires et y approfondit ses connaissances th?oriques et pratiques. Neuf mois d'apprentissage intensif qui le pr?parent en fait ? une nouvelle carri?re.
De retour au pays, il effectue une br?ve escale ? la t?te du commandement de Casablanca, puis s'envole vers? le Za?re. Le pays de Mobutu, fra?chement d?colonis?, est en proie ? toutes les convoitises. Nous sommes en 1977, la guerre froide est ? son comble. Des rebelles proches de l'Angola pro-sovi?tique convoitent les richesses za?roises. Les pays occidentaux voient cela d'un tr?s mauvais ?il. Pour eux, cela ?quivaudrait ? ce que des ressources de premi?re importance telles que le cuivre ou certains m?taux rares tombent entre les mains d'un r?gime proche de l'Angola pro-sovi?tique. C'est alors qu'?clate la guerre du Shaba. Hamidou La?nigri, colonel ? l'?poque, y coordonne la brigade de gendarmerie royale envoy?e dans le cadre de la force interafricaine. En seulement deux ans, il apprendra beaucoup de sa premi?re exp?rience ? l'?tranger. Il en profitera d'abord pour ?toffer son r?seau relationnel (qu'il entretient encore aujourd'hui) mais surtout, il saisira (encore une fois) sa chance d'?tre au c?ur de l'actualit? pour tenir les plus grands officiels ? Rabat inform?s de tous les d?veloppements dans la r?gion. C'est aussi pour lui un moyen de garder un acc?s direct aux centres de d?cision du Palais. Une mani?re de ne pas se faire oublier?
D'ailleurs, il fait tellement bien son travail de renseignement qu'? peine rentr? au Maroc, il repart en mission ? l'?tranger. Direction, cette fois, les Emirats arabes unis. En 1979, le pays de Cheikh Zayed n'est pas encore l'empire technologique et financier d'aujourd'hui mais, d?j?, une grande puissance p?troli?re au c?ur d'une r?gion mouvement?e. L'ann?e o? La?nigri d?barque ? Abu Dhabi, le shah d'Iran est renvers?, les Sovi?tiques entrent ? Kaboul et la guerre irano-irakienne est d?clench?e. Pourquoi dans ce contexte avoir choisi La?nigri ? ?Personne ne peut le savoir, mais il est s?r que c'est Hassan II qui l'a mis ? la t?te du contingent marocain. Le roi veillait personnellement ? assurer la s?curit? des Al Nahiane. En plus, Housni Benslimane voulait se d?barrasser de cet officier coriace et encombrant. A l'?poque, aller au Golfe ?tait assimil? ? une forme d'exil?, confie ce militaire ? la retraite.
Hamidou La?nigri passera finalement dix ans ? la cour de Cheikh Zayed. Il veillera personnellement ? la mise en place du service de s?curit? rapproch?e du puissant ?mir, participera au renforcement de certaines unit?s militaires ?miraties et cooptera plusieurs cadres et techniciens marocains. L? aussi, il garde un contact direct avec le Palais qui le charge de missions sp?ciales. Comme surveiller le prince Moulay Hicham quand il est de passage chez ses cousins du Golfe, par exemple. Pendant ces dix ans, La?nigri observera ?galement l'organisation progressive de la r?sistance islamique en Afghanistan. A plus d'un titre, les moujahidine l'int?ressent. Car parmi eux, il y a de plus en plus de Marocains qui cr?eront au d?but des ann?es 90, le fameux ?GICM? (Groupe islamique combattant marocain). Les m?mes que le g?n?ral traquera quelques ann?es plus tard ? Casablanca, Marrakech, F?s et ailleurs. Certaines sources avancent m?me qu'? cette ?poque, ?Hamidou La?nigri est devenu le conseiller de Hassan II en affaires du Moyen-Orient?.
C'est ?galement aux Emirats que La?nigri aurait amass? une fortune cons?quente, provenant essentiellement des largesses de Cheikh Zayed et des autres membres de la famille r?gnante. Cerise sur le g?teau, enfin, son s?jour ?mirati lui aurait ?pargn? de tremper dans la r?pression sauvage des diff?rentes ?meutes urbaines qui ont secou? le pays tout au long des ann?es 80.
Le renseignement, enfin !
C'est donc un officier au ?passif blanc? qui rentre au bercail en 1989. ?Ses sup?rieurs avaient d'autres plans pour lui. Ils ne voulaient surtout pas qu'il s'?ternise dans la cour des princes?, explique un de ses anciens coll?gues. Quelques semaines apr?s son retour au pays, Hamidou La?nigri est convoqu? au palais royal. Il sait que son sort sera scell? ? l'issue de cette entrevue avec le roi. Normalement, il devra r?int?grer la gendarmerie. Mais le jeune officier a pris go?t au renseignement et se voit mal servir ? nouveau sous le b?ret. Hassan II le mettra dans une situation encore plus embarrassante lorsqu'il lui demande, devant les g?n?raux Benslimane et Kadiri, de choisir sa voie. La?nigri opte pour la DGED et se met Housni Benslimane (son ancien patron de la gendarmerie) ? dos? pour toujours. L'agent H.L. encha?ne alors les missions ? l'?tranger et gagne assez vite la confiance de Abdelhaq Kadiri. Il devient m?me ?son bras droit?. Tr?s vite ?galement, il se forge une r?putation ?d'homme de missions?, efficace et intraitable. Au Moyen-Orient, Hamidou La?nigri avait d?couvert le wahhabisme et le ?nihilisme des Fr?res musulmans?. A la DGED, il s'int?resse particuli?rement au ?takfirisme?. Sa haine des islamistes n'en sera que plus attis?e. Au d?but des ann?es 90, La?nigri suit avec int?r?t le rapprochement entre un certain Ayman Zawahiri et un wahhabite saoudien du nom d?Oussama Ben Laden. ?Au milieu des ann?es 90, c'est d'ailleurs La?nigri qui supervisera, en personne, le recrutement des Marocains qui entourent Ben Laden au Soudan pour avoir de pr?cieuses informations sur le richissime wahhabite?, raconte un militaire aujourd'hui ? la retraite. A cette ?poque d?j?, l'homme devient un interlocuteur privil?gi? des services secrets occidentaux, am?ricains en t?te.
C'est ?galement ? la DGED que La?nigri d?couvre l'informatique. ?C'est un outil qui oblige ? une organisation coh?rente et logique?, a-t-il l'habitude de r?p?ter ? son entourage. Il suit alors des formations sp?cialis?es et nourrit une v?ritable passion pour les nouvelles technologies. Partout o? il passera ensuite (? la DST comme ? la DGSN), il ?quipera toutes les directions de puissants programmes informatis?s et d'?quipements ultrasophistiqu?s. Pendant pr?s de 10 ans, La?nigri restera le favori du g?n?ral Kadiri. Un agent discret, loyal et cultiv?. Sa vision du renseignement tient en une phrase : ?Pour ?tre bon, l'homme du renseignement doit savoir ce qui se passera le lendemain?. Il n'a pourtant rien vu venir, le 30 septembre 1999.
Ce jour-l?, le colonel-major Hamidou La?nigri se pr?pare pour une ?ni?me mission ? l'?tranger. A midi, il est convoqu? en urgence au si?ge de l'Etat major des FAR. Le tout nouveau monarque demande ? le voir. Que lui veut-il ? Que lui cache Kadiri, qu'il vient de voir ? 11 heures ? La?nigri a tout juste le temps d'enfiler un costume sombre et se pr?sente au rendez-vous. Il en sortira patron de la DST. Pourquoi ? Comment ? Qui l'a recommand? au souverain ? Myst?re. Toujours est-il que Mohammed VI a ?t? tr?s clair : le nouveau directeur de la DST n'a de comptes ? rendre qu'au roi. A l'issue de cette m?me entrevue, Mohammed VI le charge de sa premi?re mission : enqu?ter sur les ?meutes qui ont secou? le Sahara, quelques jours auparavant. Dans l'avion qui le transporte ? La?youne, une question taraude l'esprit du nouveau patron des renseignements int?rieurs : comment faire avec Basri ? Les deux hommes ne se sont jamais appr?ci?s, r?ussiront-ils ? cohabiter ? 40 jours plus tard, Basri est remerci? par le jeune M6. La?nigri souffle enfin. Une nouvelle ?re commence pour le colonel. Pour la premi?re fois de sa carri?re, il se retrouve ma?tre de quelque chose. Pour la premi?re fois, le sup?rieur, c'est lui. La?nigri met donc les bouch?es doubles et commence par le commencement : les hommes. Red?ploiement des effectifs, nouvelles missions et recrutement de nouveaux profils? la DST bouge, une premi?re ! Le nouveau patron fait tout lui-m?me. Lorsqu'il d?marche des journalistes pour int?grer la DST, c'est lui qui m?ne l'entretien d'embauche. ?Il est entr? ? l'improviste avec un gadget ? la main, raconte un journaliste approch? par la DST ? cette ?poque. Aimable et souriant, il m'a pos? des questions sur la lib?ralisation de l'audiovisuel, la libert? de la presse et la philosophie de la pluralit? m?diatique. Il m'a ?galement expliqu? qu'il avait besoin de journalistes pour installer une direction de la communication ? la DST et r?aliser des revues de presse, etc?. Finalement, La?nigri r?ussira ? recruter plusieurs jeunes dipl?m?s en droit, en ?conomie ou en journalisme et communication. Parall?lement, il dote la DST d'un centre d'?coute sophistiqu? et d'appareils de contr?le ultramodernes. Mais il n'oublie pas l'essentiel : combattre l'islamisme qui menace, selon lui, la stabilit? du nouveau r?gne. Apr?s le 11 septembre, La?nigri renforce ses liens avec les services secrets occidentaux. A plusieurs reprises, il se d?placera personnellement ? Guantanamo pour interroger des suspects marocains. Lorsqu'il s'alarme d'une ?ventuelle menace terroriste sur le Maroc, seul Mohammed VI et Fouad Ali El Himma le prennent au s?rieux. Mais ce sera suffisant pour que le g?n?ral de brigade tire sur tout ce qui porte une barbe ou un costume afghan. Rafles collectives, d?tentions arbitraires, tortures? le tableau de l'homme s'assombrit au fil des jours. Les associations de d?fense de droits de l'homme et la presse ind?pendante d?noncent un retour ? l'ancienne ?re et les rapports internationaux accablent, pour la premi?re fois, le r?gne de Mohammed VI. La?nigri n'en fera qu'? sa t?te et continuera, au nom de la raison d'Etat, ? r?gner en ma?tre absolu sur sa forteresse de T?mara (si?ge de la DST). Le g?n?ral est s?r de tenir un bout du fil, il est convaincu que quelque chose se pr?pare mais ni ses rafles arbitraires ni ses m?thodes cors?es ne lui permettront de pr?venir le carnage du 16 mai 2003.
Le Maroc est alors sous le choc. A quoi donc ont servi toutes ces exactions ? L'entourage de La?nigri r?pond que ce dernier se plaignait souvent de l'insuffisance de l'arsenal juridique pour mener une lutte anti-terroriste en bonne et due forme. En d'autres termes, s'il l'avait pu, La?nigri aurait rafl? plus de monde et us? de ?tous les moyens? pour contrer l'islamisme violent. Lorsqu'il obtient sa loi anti-terroriste, le g?n?ral est, quelque part, confort? dans ses choix. La?nigri m?ne en personne l'enqu?te post 16 mai. Les rafles se multiplient, les proc?dures sont vite boucl?es et plusieurs centaines d?hommes se retrouvent derri?re les barreaux ou dans le couloir de la mort. La plupart affirment avoir ?t? tortur?s pour avouer des crimes qu'ils n'ont pas commis. Falaqa, viol, bouteille, tiara? les r?v?lations se suivent et se ressemblent. Des m?thodes que les Marocains pensaient avoir oubli? ? jamais refont brutalement surface et ternissent l'image d'un r?gne moderne et respectueux de la dignit? humaine.
La m?thode forte devient une politique d'Etat et le g?n?ral (qu'on disait partant) gagne des galons et devient g?n?ral de division. Dans ses diff?rents rapports, La?nigri affirme que des pans entiers de plusieurs villes ne sont pas s?curis?s et qu'ils constituent un terrain favorable pour le d?veloppement de l'extr?misme religieux. ?Il le r?p?tera avec tellement d'insistance qu'on lui collera la DGSN ? restructurer. Il l'aura cherch??, affirme un de ses proches collaborateurs qui poursuit : ?Il aurait aim? rester ? la DST. Cet homme est fait pour le renseignement mais il a pris la DGSN comme un d?fi. Peut-?tre m?me le dernier de sa carri?re?.
Un militaire chez les flics
Le militaire qui d?barque donc chez les flics en ce 17 juillet 2003 est un homme public, ? la r?putation d?j? sulfureuse. Avant de quitter la DST, il a pris le soin d'installer son successeur, Ahmed Harari, ex-directeur r?gional de la DST ? Casablanca. Plus tard, le roi remplacera ce dernier par Abdellatif Hammouchi. L? encore le jeune homme n'est pas un inconnu pour La?nigri : ?C'est m?me sa fiert?, explique un commissaire, c'est d'ailleurs le g?n?ral qui l'a nomm? chef de l'anti-terrorisme ? la DST en 2003?. Pendant ses premi?res semaines ? la DGSN, le g?n?ral La?nigri garde donc un ?il sur le renseignement. A tel point qu'? cette p?riode, la blague voulait que son chauffeur lui demande syst?matiquement le matin : ?Rabat ou T?mara mon g?n?ral ??
Mais cela ne pouvait durer plus longtemps. Tr?s vite, La?nigri est pris dans la spirale DGSN. Il d?couvre une maison d?motiv?e, vieillotte, en manque de moyens et de vision. Le g?n?ral multiplie alors les actions. Il prend tout le monde de court, y compris ses d?tracteurs. Aux oubliettes l'image du tortionnaire en chef, c'est un manager inventif et coh?rent que les Marocains d?couvrent ? la t?te de leur police. Il y reproduit le m?me mod?le que celui appliqu? ? la DST, mais cette fois au grand jour. Il recrute une cinquantaine d'ing?nieurs et leur offre des salaires de r?ve pour renforcer les rangs de la police technique. Il sous-traite un magazine professionnel aupr?s d'une agence de communication et lance une campagne de pub, tous supports confondus. Une premi?re. Son message : la police change et son r?le est de prot?ger le citoyen. Dans la foul?e, il lance les Groupes urbains de s?curit? (GUS), les postes de proximit? et les unit?s mobiles. Dans les couloirs de la DGSN, on dit m?me que c'est lui qui a dessin? les plans d'un commissariat type? sans cloisons. La police a d?sormais un num?ro de t?l?phone et La?nigri pousse ses hauts responsables ? r?pondre ? la presse et ? occuper les plateaux de t?l?. Sur son CV, la communication figure en t?te de la rubrique ?qualit?s?.
Mais l'enchantement des premiers jours vole en ?clats aux premi?res bavures des poulains de La?nigri. Des incidents ?clatent un peu partout dans le pays. A La?youne et ? Sal?, des ?l?ments des GUS sont m?me impliqu?s dans des affaires d'homicide involontaire. Les responsables de la DGSN expliqueront que, chiffres ? l'appui, la criminalit? a baiss?. Les Marocains, eux, ne retiendront que ces bavures, souvent mortelles, et ces op?rations de racket men?es par les patrouilles de GUS. Tr?s vite, les hommes en bleu deviennent impopulaires dans les principales villes du royaume. Sans renier ces bavures, le g?n?ral d?fend bec et ongles ses hommes. C'est m?me le premier militaire ? mettre l'uniforme des policiers, pour mieux marquer son appartenance au corps et contrer les attaques dont il fait l'objet. Mais l'enjeu est ailleurs. La?nigri a peut-?tre modernis? l'image et le mode de fonctionnement de la police, il n'a pour autant pas am?lior? le quotidien du policier de base. R?sultat, le g?n?ral est moins ?visible? qu'avant. Ses patrouilles de GUS se font de plus en plus discr?tes (elles ont presque disparu de Casablanca) et la police ne fait plus l'actualit?. Les jeunes patrons des renseignements int?rieurs et ext?rieurs (respectivement Yassine Mansouri et Abdellatif Hammouchi) lui font d?cid?ment de l'ombre et travaillent en coordination directe avec Fouad Ali El Himma, qui se place d?finitivement comme le Monsieur S?curit? de Mohammed VI.
Depuis plusieurs mois d?j?, Hamidou La?nigri donnait cette impression d'observer passivement ce qui se passe autour de lui. L'homme qui a d?j? fait tous les corps d'arm?e ne r?vait plus que d'une retraite paisible. Mohammed VI a finalement r?pondu ? son souhait. ? sa mani?re.
Son successeur. Un homme de Mansouri et d'El Himma
? La?youne (o? il ?tait wali de la r?gion), la nomination de Charqi Dra?ss ? la t?te de la DGSN n'a pas ?tonn? grand monde. ?Depuis trois mois au moins, avant m?me le d?clenchement de ces affaires de terrorisme, on le disait partant pour la police?, affirme un observateur local. Contrairement ? La?nigri, le nouveau patron des flics est un pur produit de l'Int?rieur. Ce natif de la r?gion de Beni Mellal, dipl?m? en sciences politiques, a tout juste 22 ans lorsqu'il int?gre le minist?re de l'Int?rieur en tant que ?civiliste? en 1977. Il trace alors doucement son chemin et devient ca?d rattach? ? l'administration centrale en 1988. Dix ans plus tard, il est appel? en urgence au Haouz, pour assurer l'int?rim d'un wali en disgr?ce. On lui d?couvre alors un talent certain de n?gociateur et d'homme de terrain. ?On appr?cie particuli?rement ses qualit?s d'?coute, sa modestie et son ouverture sur toutes les composantes de la soci?t??, dit de lui un activiste sahraoui. A T?touan, c'est ?galement lui qu'on a appel? pour g?rer la grogne des magistrats et des avocats apr?s le d?clenchement de l'affaire Erramach. M?me sc?nario ? Al Hoce?ma, en 2004, o? il a ?t? envoy? en urgence pour calmer la grogne des habitants, trois jours apr?s le s?isme. Puis tout r?cemment, ? La?youne, c'est lui qui a succ?d? au brillant Mohamed El Gharrabi, au lendemain de ?l'Intifada de mai?.
Entre deux missions, Charqi Dra?ss a discr?tement gravi quelques ?chelons dans l'administration centrale. En 1999, l'ann?e o? Mohammed VI acc?de au tr?ne, Dra?ss est promu gouverneur directeur des affaires g?n?rales au minist?re. Cela lui permet de suivre de pr?s ce qui se passe dans les quatre coins du pays et d'occuper, en juillet 2003, le temps convoit? poste de directeur des walis.
Sous Basri, on dit que l'homme a su garder ses distances, et m?me qu'il s'est alli? aux compagnons du prince h?ritier pour les initier aux rouages du minist?re. Il est cependant s?r que, depuis qu'il est ? la DAG, Dra?ss est devenu un proche collaborateur de Yassine Mansouri et un fid?le de Fouad Ali El Himma. ?Il a notamment travaill? avec Mansouri sur les questions du Sahara et de l'?migration?, affirme un militant associatif qui l'a connu de pr?s.
Quelle sera sa nouvelle mission ? la DGSN ? Rien n'est encore pr?cis, m?me si certains doutent d?j? de la capacit? de ce ?fonctionnaire professionnel? ? g?rer des dossiers s?curitaires. D'aucuns croient que cette nomination sonne comme une r?compense pour ses loyaux services envers ses mentors (El Himma et Mansouri), ? quelques ann?es de sa retraite.
Tension. Le g?n?ral et le prince
Les deux hommes se connaissent depuis le d?but des ann?es 80, lorsque Hamidou La?nigri ?tait en mission aux Emirats arabes unis. Le militaire ?tait alors charg? de filer le prince ? chacun de ses d?placements au pays de Zayed, et d'envoyer un rapport d?taill? ? Hassan II. Une source proche du prince ? cette ?poque raconte : ?Un jour, alors que Moulay Hicham assistait ? une course de chameaux aux Emirats, il fait une d?claration sur une cha?ne de t?l?vision locale. Furieux, Hassan II appelle son homme aux Emirats et lui demande des explications. La?nigri s'excuse et r?pond ?qu'il n'a rien ? rapporter?. Hassan II lui demande alors simplement d'allumer son poste de t?l?vision?. Mais au-del? de cette anecdote, les relations entre les deux hommes ont toujours ?t? ex?crables. A plusieurs reprises, Moulay Hicham s'est plaint de la surveillance dont il fait syst?matiquement l'objet au Maroc. Lorsque l'affaire du faux Anthrax ?clate, c'est Hamidou La?nigri qui pointe Moulay Hicham du doigt et l'accuse de ?mauvaise blague, indigne de son rang de prince?. Le g?n?ral ne m?chera pas ses mots non plus lorsque des journalistes ?trangers lui demandent son avis sur les relations entre Mohammed VI et son cousin. ?Que cherche Moulay Hicham ? ? devenir un nouveau Bouhmara ? Si c'est le cas, je l'en emp?cherai par tous les moyens?, avait-il confi? ? un journaliste fran?ais. A-t-il ?t? mandat? pour contrer le prince ? ?Il r?pond souvent qu'il n'a pas besoin d'?tre mandat? pour prot?ger son roi?, confie le m?me journaliste ?tranger.
1999. Quand la DST br?lait
Quelques jours apr?s la nomination de Hamidou La?nigri ? la t?te de la DST, un ?trange incendie se d?clare dans les archives de ?la maison?. Driss Basri est alors directement point? du doigt. Chercherait-il ? dissimuler des documents compromettants ? Une enqu?te est enclench?e mais les r?sultats ne seront jamais communiqu?s au grand public. Aujourd'hui, on apprend qu'un fonctionnaire de la DST a ?t? inculp?. Il aurait avou? avoir ?t? ? l'origine de l'incendie. Dans sa d?position, il dit en substance ceci : ?J'ai br?l? des documents pour que les doutes p?sent sur Driss Basri et ses proches collaborateurs. Ils ont ?t? ? l'origine de tous mes malheurs et ont m?me abus? de ma femme?. source:telquel