Pour saisir l?importance de r?seau du trafic de drogue " Chrif Bin Louidane" et l?empire financier dont il dispose, La Gazette du Maroc s?est d?plac?e au Nord du pays pour enqu?ter et recouper les informations sur l?affaire qui d?fraye depuis quelques semaines la chronique judiciaire. De Dalia ? Al Houma en passant par Ksar Sghir, le lieu de son arrestation, T?touan, Tanger et toute la r?gion de Ben Younech, nous avons rencontr? ses connaissances, enqu?t? dans son sillage, interrog? son entourage et surtout nous avons d?couvert les cachettes qui servaient de d?p?ts aux vedettes fant?mes et autres zodiacs du r?seau narcotique. R?sultat : Mohamed El Kharraz, alias, Chrif Bin Louidane, dispose en effet d?une fortune colossale estim?e ? plusieurs centaines de milliards de Dhs, au Maroc et ? l??tranger, qu?il a b?tie en une dizaine d?ann?es seulement. Si ce gros bonnet de la drogue a ?t? envoy? ? l'ombre, la kyrielle de hauts fonctionnaires et de responsables qu'il a balanc?s court toujours.


Dalia. Un petit village en montagne dans la r?gion de Ksar Sghir au Nord du Maroc. Peut-?tre que ce patelin ne vous dira rien, mais ? lui seul il fournissait depuis plusieurs ann?es une bonne partie de l?Europe en drogue. Ici, la vie des hommes est marqu?e depuis des ann?es par le trafic du haschich. haschich comme travail quotidien, du haschich comme monnaie d'?change, du haschich en tant qu'affaire, du hachisch pour la consommation quotidienne, et du haschich comme renvoi imm?diat au narcotrafiquant du nom de Mohamed El Kharraz, alias Chrif Bin Louidane, arr?t?, il y a quelques jours, pour une grosse affaire de trafic de drogue.
? l?approche des premi?res habitations de cette cit?, l?accueil est d?embl?e hostile. Rien qu??voquer le nom du narcotrafiquant ou de celui de sa famille et tout le monde fait semblant de ne rien entendre, de ne rien voir et de ne rien comprendre. M?me s?il est ?crou? et risque gros dans cette affaire, le parrain reste craint et personne n?ose parler de lui. Un habitant crois? sur notre chemin se contentera de nous montrer une superbe villa nich?e au c?ur d?un immense parc de verdure sur le haut d?une falaise. "C?est l?-bas o? habite notre Chrif. C?est quelqu?un de bien et de g?n?reux, nous ne savons pas pourquoi vous les journalistes vous le traitez de tous les noms alors qu?en r?alit?, il est r?put? pour ?tre "honn?te" et surtout "tr?s g?n?reux". Il nous a construit des mosqu?es, il nous a pay? des logements, et il nous aide financi?rement pour subvenir ? nos besoins? Posez la question ? qui vous voulez ici, personne ne vous dira le contraire", nous lance-t-il vigoureusement avant de nous tourner le dos et dispara?tre dans la nature. Notre indic, qui ne veut pas trop s?afficher, nous conseille de ne pas trop insister et se diriger plut?t vers Tlat Taghremt, le lieu de naissance de ce trafiquant notoire.
Parcours de Chrif Bin Louidane
"L?-bas les gens sont plus bavards. On pourra obtenir quelque chose ? se mettre sous la dent sur la biographie de Mohamed El Kharraz". La route qui nous m?ne vers Tlat Taghremt (Tlat : mardi en arabe et Taghremt : le petit village), est impraticable ( du fait des travaux du projet du port de Tanger Med ) et le trajet durera une bonne demi-heure. Situ? au sommet d?une montagne, le douar semble ? premi?re vue abandonn? et les quelques villageois qui r?sident encore sont livr?s ? eux-m?mes, sans ?lectricit?, sans eau courante, et sans couverture du r?seau t?l?phonique. Notre indic nous d?brouille en effet un voisin de la famille El Kharraz qui veut bien t?moigner pour tracer le parcours de Chrif Bin Louidane. Seul deal, son nom et pr?nom resteront anonymes, nous dit-il, par peur de repr?sailles. Tout d?abord son ?ge. Mohamed El Kharraz est n? en 1959 au sein d?une famille tr?s modeste de la r?gion. Dans ce petit patelin, Mohamed El Kharraz, qui ne sait ni lire, ni ?crire, s?occupera pendant de longues ann?es du b?tail de la famille, notamment celui de sa grande m?re surnomm?e " Chrifia ", d?o? son appellation " Chrif ". Sa prime jeunesse, il ne l'a pas pass?e ? user sa culotte sur les bancs de l'?cole, mais ? faire l'?cole buissonni?re, avant de se convertir ? l??ge de 20 ans ? la contrebande. De Sebta, comme de Melillia, il faisait introduire toute sorte de marchandise qu?il faisait ?couler sans aucune difficult? dans les march?s de Fnideq et de T?touan. C?est dans cette activit? que le d?linquant Mohamed El Kharraz se cr?e petit ? petit sa propre biographie et devient, en quelques ann?es, l?un des riches contrebandiers de la r?gion. "Ce commerce illicite lui semblait facile, il y avait peu de risques, c??tait rentable. ? cette ?poque, ce trafic ne faisait pas la une des journaux? Au fond, il trouvait cette activit? normale", nous confie notre source.
Vers la fin des ann?es 80, Mohamed El Kharraz change de domicile et s?installe loin de son patelin, sur une falaise qui porte le nom de Alhouma (le quartier), ? l?entr?e de Ksar Sghir. Petit ? petit, il s?int?ressera au trafic de drogue et choisira de s?acoquiner avec des barons tels Hmidou Dib, Yakhloufi, les fr?res Yaacoubi, les fr?res Echeeri avec qui il apprendra toutes les ficelles du m?tier. A l??poque, Chrif Bin Louidane servait de simple interm?diaire entre le r?seau de Ahmed Bounkoub, dit H?midou Dib, et les autres barons de la drogue de T?touan. Chrif connaissait bien le parrain tang?rois et Dib le recevait souvent dans sa villa sur le front de mer. C?est l? qu?il a eu l?occasion de rencontrer les personnalit?s marocaines qui se bousculaient au portillon pour b?n?ficier des faveurs sonnantes et tr?buchantes de H?midou Dib. Et c?est l? o? le petit loubard analphab?te de la campagne qui avait fait son bapt?me du feu dans la contrebande, a bien compris le parti qu?il pouvait tirer du trafic de drogue."Il ?tait jeune, il avait envie de vivre et il avait de l?ambition. Il ne connaissait rien des affaires du narco-trafic. C?est alors qu?il a rencontr? les cartels de Tanger qui l?ont vite format? au trafic de drogue. D?s lors, il s?est trouv? embarqu? dans cette fili?re, qui lui rapportait tr?s gros, et dans laquelle il est pratiquement impossible de s?en sortir indemne?", poursuit notre interlocuteur. Arr?t? et incarc?r? en 1996 ? T?touan ( lors de la campagne d?assainissement qu?avait d?clench?e le Maroc sous la pression internationale), Mohamed El Kharraz ?copera d?une peine de deux ans de prison ferme seulement pour trafic de drogue et sera rel?ch? aussit?t. Nous sommes en 1997, c?est pr?cis?ment la p?riode des splendeurs extravagantes de Chrif Bin Louidane qui se retrouve seul, ou presque, sur le march? du trafic des drogues dures. La p?riode des liasses de dirhams, des valises de devises et des tourn?es des ducs. Une gigantesque usine de drogue ? ciel ouvert o? une poign?e de mafieux s'enrichissent sur le dos des habitants. Mohamed El Kharraz ?tait le sommet d?une pyramide compos?e de chacun des membres de son clan ou de sa famille. Notamment son fr?re, Mustpaha El Kharraz, son bras droit et son homme de confiance incarc?r? ?galement dans le cadre de la m?me affaire.
V?ritable toile d'araign?e
Chrif Bin Louidane devient alors le baron incontest? et incontestable de drogue et dominera pendant de longues ann?es, alors m?me qu?il faisait l?objet de plusieurs avis de recherche ? l??chelle nationale et internationale. Il faisait la pluie et le beau temps dans la r?gion (notamment ? Tanger et ? T?touan), ses d?sirs devenaient des ordres, la force publique disparaissant, se transformant en partenaire ou fermant les yeux. Car pour assurer ? son commerce illicite les plus grandes protections, il fallait se rapprocher des fonctionnaires de l'administration publique et des gens du pouvoir, aussi bien ? Tanger qu?? T?touan, ou Chrif Bin Louidane a r?ussi ? tisser une v?ritable toile d'araign?e dans le but de prot?ger ses arri?res. Des cadeaux et des sommes d'argent entretenaient, technique classique des narcotrafiquants, tr?s bien la complicit?. Les ch?ques distribu?s par Chrif Bin Louidane ?taient m?me sollicit?s en tant que pr?ts que l'on oubliait toujours de rembourser. Il poussera sa g?n?rosit? ? l?extr?me et se proposera, au d?but de l?ann?e 2000, pour r?nover le si?ge de la S?ret? nationale de la ville de Tanger (il l?a reconstruit avec du marbre et l?a dot? de cam?ras et de mat?riel sophistiqu?) et ?difier plusieurs postes de police dans la ville. Chose faite, sans pour autant attirer les soup?ons des ex-responsables de la DGSN qui ont accept? sans qu?aucune enqu?te ne soit ouverte ? l?encontre de Chrif Bin Louidane. La saga du baron, qui a dur? pendant une dizaine d?ann?es, allait pourtant prendre fin ce vendredi 25 ao?t 2006. Ce jour-l?, raconte le serveur du caf? " Al Ghroub " (qui a servi le petit-d?jeuner ? Chrif Bin Louidane), rien ne pr?sageait de ce qui pouvait arriver. "Il venait juste d'exp?dier une cargaison de drogue et s?est attabl? ici m?me en compagnie de son garde du corps qui ne le quitte jamais. Il ?tait 10 heures du matin lorsqu?un commando de policiers en civil arm?s de matraques ont fait leur apparition, encerclant ainsi toutes les entr?es et sorties du caf?. Chrif Bin Louidane qui n?a oppos? aucune r?sistance contrairement ? son garde du corps ma?tris? par les limiers, a ?t? embarqu? dans une voiture qui a vite quitt? les lieux", nous raconte avec amertume Mohamed, le serveur.
Arrestations et saisies
Et de poursuivre: "ils sont revenus quelques minutes plus tard pour proc?der ? l?arrestation d?un de ses lieutenants l?un des pilotes de ses vedettes fant?mes servant au transport de la marchandise en Espagne) qui venait juste de d?barquer au caf?. Ils ont ?galement saisi son v?hicule 4x4, gar? ? la sortie du Caf?". L?employ? du caf? conna?t tr?s bien Chrif Bin Louidane et ne cache pas son chagrin quant ? son arrestation. "Oui, Chrif est un gros trafiquant de drogue. D?ailleurs, les cargaisons se faisaient charg?s dans des zodiacs juste en bas du caf? et au vu et au su de tout le monde. Ce que vous ne savez pas, par contre, c?est que l?homme faisait vivre plusieurs familles de la r?gion. Que vont-ils faire maintenant ? Moi-m?me, j?obtenais tout ce que je voulais de lui sans aucune contrepartie. Rien que le pourboire n??tait pas moins de 200 Dh". Emmen? tout d?abord aux postes de la Gendarmerie royale de la ville de T?touan, Chrif Bin Louidane, motus et bouche cousue, sera transf?r? illico presto ? Rabat puis ? Casablanca pour les besoins de l?enqu?te. Confront? aux charges retenues contre lui, le parrain du nord, change de tactique, par souci de vengeance, et d?cide de tout d?baller. Il a tout reconnu puisqu'il ?tait persuad? d'avoir les moyens d'?tablir ce qu'il consid?re comme ?tant sa propre v?rit?. D?s qu'il a pris connaissance de ce qu?il encourt dans cette affaire, il a collabor? avec les enqu?teurs et a choisi de jouer le jeu. L'affaire commen?ait ? sentir le roussi et a pris des proportions ph?nom?nales au Maroc, pays qui vit ces derniers mois sous l'empire des rumeurs les plus folles.
Rien que dans le r?pertoire de l?un de ses cinq portables, les enqu?teurs ont pioch? les num?ros d?une vingtaine de personnalit?s et responsables s?curitaires qui lui ont servi de parapluie pour couvrir ses activit?s de trafic de drogue. Tout y passe, la famille, les amis, les proches, les connaissances?
Photos et num?ros de portables
Dans son domicile, les enqu?teurs de la gendarmerie royale ont saisi plusieurs albums photos et autres pi?ces ? convictions qui ?tablissent le lien direct entre Chrif Bin Louidane et les pouvoirs publics de la r?gion. Il ont ?galement mis la main sur un zodiac, de l?argent en esp?ce, des talkis-walkis, et plusieurs 4x4 qui servaient pour le transport du cannabis. Le reste va suivre. La gendarmerie royale lib?r?e de toute pression va donner un cours normal ? cette affaire. Le r?seau Mohamed El Kharraz ainsi que ses complices sont d?sormais traqu?s, arr?t?s et incarc?r?s. Dans le lot, des officiers sup?rieurs, de nombreux notables et des cadres sup?rieurs du minist?re de l?Int?rieur. Des complicit?s qui jettent la lumi?re sur le syst?me de protection dont ont longtemps b?n?fici? les barons de la drogue dans le nord du pays.
Une liste impressionnante de hauts fonctionnaires et de responsables avait ?t? dress?e. Depuis, les uns ont ?t? discr?tement d?charg?s de leurs fonctions et arr?t?s, les autres, en libert? provisoire, attendent les conclusions de l?enqu?te (voire encadr?). Quelques heures apr?s l?arrestation de Mohamed El Kharraz, de gros trafiquants de haut vol, avertis en temps voulu, ont d?j? lev? l?ancre pour l?Espagne. C?est le cas des Fr?res Echeeri, le d?nomm? Tahouna, et autres El Koulali, tous connus au bataillon, qui ont trouv? refuge en Espagne o? ils coulent des jours heureux au nez et ? la barbe de la justice marocaine. Install?s confortablement en Espagne, les Don Corleone du Nord du Maroc s?vissent toujours, puisque leur commerce continue et prosp?re. De nombreux trafiquants ont pris le relais et l?arrestation de Chrif Bin Louidane est loin d?affecter les livraisons de cannabis en Europe. L?histoire de la lutte contre la drogue au Maroc nous a appris que pour un baron qui tombe, il en pousse deux.
Le Nord est leur fief et les villes de la c?te m?diterran?enne, de Tanger ? Nador, leurs th??tres d?op?rations financi?res et immobili?res. Le torrent de dirhams qu?ils brassent ne se limite plus, depuis quelques ann?es, au Nord du pays. Il inonde le march?, sous plusieurs couvertures de blanchiment et sur tout le territoire national. Il fausse les m?canismes ?conomiques, et il corrompt des agents d?autorit? de haut rang, expos?s ? de fortes tentations et fragilis?s par des cas notoires d?enrichissement un peu trop rapides pour ?tre honn?tes. Le constat : Douze milliards de dollars, tel est le produit g?n?r? par le trafic de haschich d?origine marocaine sur le march? europ?en. Cela fait dix milliards d?euros et cent quatorze milliards de dirhams. C?est ce qui ?t? r?v?l? par une r?cente enqu?te r?alis?e conjointement par l?Agence de d?veloppement du Nord et l?office des Nations Unies contre la drogue et le crime. L??nigme des douze milliards de dollars reste donc enti?re. De ce tr?sor d?Ali Baba, combien en a-t-il ?t? blanchi au Maroc, comment et au profit de qui ? Myst?re.
source:lagazettedumaroc.com