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Femmes :  Le milieu de la vie : l'age des bilans
Posté par achkoune le 03/12/2006 13:05:24 (770 lectures) Articles du même auteur

Il y a plusieurs mois ?tait publi? un ouvrage au titre ?vocateur : "La crise du milieu de la vie, une deuxi?me chance" (?d. Odile Jacob). Son auteur, Fran?oise Millet-Bartoli, est psychiatre, psychoth?rapeute et enseignante ? la Facult? de m?decine de Toulouse. Son ?crit s'int?resse ici ? un ph?nom?ne intitul? la "CMV", encore peu ?tudi? en France alors qu'il touche un grand nombre de personnes.


Le lecteur de cet ouvrage fait rapidement une d?couverte : cette crise n'est pas li?e ? notre ?poque. De tous temps, des philosophes, ?crivains, scientifiques l'ont envisag?e, sans pour autant lui donner son nom actuel. Ils sont pr?sent?s, expliqu?s, comment?s dans le livre.

Une ?vidence s'impose donc : la crise du milieu de la vie (CMV) est avant tout li?e ? l'?volution psychique de toute personne, sans doute depuis que l'?tre humain est conscient de sa finitude. Ses premiers signes se manifestent entre l'approche de la quarantaine et la cinquantaine, sans lien direct avec notre esp?rance de vie : la CMV n'est pas une notion arithm?tique. Non, elle est pleinement symbolique, en relation ?troite avec la repr?sentation que chacun se fait de sa propre vie. Ces manifestations de CMV, Fran?oise Millet-Bartoli en a rencontr? fr?quemment aupr?s de ses patients. De fait, elle livre au fil des pages de nombreuses situations qu'elle a rencontr?es de sa place de th?rapeute. Celles-ci rendent le propos concret, accessible et transmissible. Elles aident le lecteur ? comprendre la CMV en tant que ph?nom?ne particulier ? chacun, extr?mement variable, plus ou moins visible pour soi et les autres, plus ou moins invalidant aussi.
Une crise? mais constructive

La crise est ici observ?e dans son potentiel constructif, ? mesure que la personne qui la traverse, trouve un sens ? sa souffrance, la relie ? son histoire. Les t?moignages, vari?s, alimentent encore une fois la r?flexion sur les multiples fa?ons de sortir de cet ?tat, de poursuivre sa vie en quelque sorte.
Si crise il y a, elle n'est donc pas irr?m?diable et forc?ment n?gative. Les t?moignages des patients rappellent une ?vidence, ? savoir qu'il n'est pas simple de faire face ? sa vie, mais que, par ailleurs, un accompagnement sp?cialis?, loin de renforcer la passivit? de la personne et de l'enfermer dans des solutions pr?t-?-porter, lui permet au contraire de se r?approprier, ? sa mani?re, sa capacit? ? assumer sa vie, ? la penser, ? l'inventer et l'inventer toujours, dans une moindre d?pendance par rapport ? autrui.
Et si la "crise du milieu de vie" nous servait ? mesurer notre capacit? d'adaptation et de r?sistance aux changements, ? nous construire...

Impossible donc de r?sumer cet ouvrage ! Chaque lecteur pourra y puiser ce qu'il y cherche? Aussi, pour introduire l'interview de l'auteur, aimerais-je souligner quelques id?es force d?velopp?es sur la crise du milieu de la vie.
Le bilan de notre vie pass?e

Chaque personne fait, un jour ou l'autre, le bilan de sa vie pass?e. Ce temps d'arr?t ponctue souvent le passage ? la dizaine d'ann?es sup?rieure, mais il s'av?re qu'il prend une tournure particuli?re quand l'?tre humain approche de la quarantaine ou de la cinquantaine, ?tant donn? qu'il se consid?re ? peu pr?s ? mi-chemin entre sa naissance et sa mort.

La crise du milieu de la vie s'annonce toujours dans ce rapport au temps qui passe, qui ?chappe, qui est tout-puissant. Elle marque une rupture dans la conception de ce temps. Avant elle, ce fut le temps de tous les possibles, de l'avenir ? construire, de l'ascension dans tous les domaines - affectif, intellectuel, social, professionnel, physique m?me.
S'en suit une seconde tranche de vie, consid?r?e comme la derni?re, con?ue comme une lente descente vers la vieillesse, ouvrant in?luctablement vers la mort, la sienne. C'est cette vision qui explique en partie la nostalgie associ?e ? la crise, une sensation de malaise, inexplicable, un ennui de tout, de soi, des autres, un besoin de retrait, des impressions de vide en soi?
Elle provoque aussi des manifestations oppos?es, comme une boulimie de vie, des changements de cap dans sa vie professionnelle ou familiale, un regain d'?nergie et d'activisme.
L'inventaire de nos choix


Le bilan de la quarantaine touche tous les domaines, car il vient questionner l'identit? que la personne s'est constitu?e jusque-l?. Il se formule souvent par un inventaire des choix effectu?s. Ont-ils ?t? de vrais choix ? Pour qui ? Ont-ils ?t? les bons ? Qu'ont-ils permis ? Qu'ont-ils permis de r?ussir ? La personne passe en revue ses relations familiales (parents, enfants, vie de couple), amicales, sociales, professionnelles, et interroge ainsi la coh?rence entre les diff?rentes facettes de sa personnalit?. La crise s'installe souvent quand elle n'existe pas vraiment, car il est insupportable de ne pas trouver un fil directeur ? son parcours. Cette difficult? renvoie souvent au sentiment, ou au constat, de ne pas ?tre ma?tre de sa vie, de passer ? c?t?, de ne pas vivre en correspondance avec soi.

Accepter un tournant dans notre vie

Le bilan de la quarantaine renseigne finalement la personne sur sa capacit? d'autonomie et sa r?sistance aux changements. Ses parents, s'ils ne sont pas d?c?d?s, redeviennent souvent d?pendants. Quelle place aupr?s d'eux ? Fini le sentiment l?ger d'?tre encore un enfant pour ses parents. Il faudra bient?t inverser les r?les. Est-ce vivable ? Les enfants traversent aussi leur crise d'adolescence et partiront bient?t. Que faire sans eux ? Comment organiser sa vie ? Les proches du m?me ?ge, les "anciens" dans la famille disparaissent ? un rythme de plus en plus fr?quent? Qui sera le prochain ? Tous ces ?v?nements mettent ? rude ?preuve les liens familiaux et amicaux qui se sont nou?s jusque-l?.
A l'approche de la quarantaine, la personne a tr?s souvent ? vivre des s?parations, des d?c?s, des d?parts? autant de ruptures, qui n?cessitent d'avoir su, ou pu, s'autonomiser suffisamment pour ne pas se sentir d?truit ou d?stabilis? par ces ?v?nements. La crise vient souvent en lieu et place d'une souffrance par rapport ? la qualit? de l'attachement qui s'est construit, en premier lieu avec les parents, puis plus tard avec d'autres.

Et le corps ? Lui aussi se transforme, pour les hommes et les femmes. C'est commun?ment lui qui est ?tiquet? pour donner sens ? la crise du milieu de la vie. Les hommes sont piqu?s par "le d?mon de midi" et vont s?duire des femmes plus jeunes qu'eux? Les femmes sont inqui?t?es par la m?nopause, qui signifie l'arr?t de leur capacit? d'enfanter. Le corps change, conserve et r?v?le la marque du temps. Alors se pose in?luctablement la question de la s?duction. Quels peuvent en ?tre les nouveaux outils ?
Et gagner en maturit?


Finalement, quelles qu'en soient ses manifestations (crise ou non), le bilan du milieu de la vie donne souvent une nouvelle occasion pour chacun de gagner en maturit?, en coh?rence, en richesse int?rieure. La crise, c'est finalement un passage oblig? pour acc?der ? l'?tat adulte, quel que soit l'?ge. Mieux vaut tard que jamais?

Entretien avec Fran?oise Millet-Bartoli
Une crise d'adolescence ? retardement ?

Corine Lebon : En ce qui concerne cette "crise du milieu de vie", peut-on dire que les femmes sont mieux loties que les hommes ?

Fran?oise Millet-Bartoli : Le fait est que la crise de milieu de vie est moins souvent un moment paroxystique chez les femmes. Elles arrivent g?n?ralement avec une r?flexion sur leurs probl?mes. Elles parlent plus entre elles de leur intimit?, de ce qui les concerne de pr?s et sont, pour cette raison, plus habitu?es ? l'?laboration.
Les hommes, eux, mettent g?n?ralement moins de mots sur leurs difficult?s ; ils sont plus impulsifs, ont des passages ? l'acte, tombent malades? Ils ressentent un malaise, mais ne le d?finissent pas vraiment.
Mais les femmes ne sont pas mieux loties que les hommes pour autant. Leur souffrance est seulement diff?rente. Ils ont les m?mes angoisses par rapport au temps qui passe, au vieillissement physique, ? la peur de ne plus s?duire.
Les femmes ont un rapport au temps pluridimensionnel. Elles sont oblig?es depuis longtemps de jouer sur plusieurs fronts dans le m?me temps. Ce qui est difficile pour elles, c'est quand il y a eu hypertrophie d'un secteur de leur vie : la maternit?, la vie professionnelle. Elles font en fait le bilan de ce ? quoi elles ont renonc?.
Les hommes envisagent le temps de fa?on lin?aire. Par ailleurs, ils sont davantage organis?s autour de leur travail. Leur vie professionnelle est majeure, essentielle, pour d?finir leur identit?. Elle compte pour eux. De fait, les hommes font plus le bilan par rapport ? leur place dans la sph?re sociale, professionnelle, en se demandant s'ils sont vraiment devenus comp?tents. Certains hommes vivent mal, d?sormais, le d?part de leurs enfants, car ils ne les ont pas vu grandir.

CL : Tony Anatrella, dans son ouvrage "Interminables adolescences", consid?rait que l'on sort souvent de son adolescence vers 30 ans. Ne serait-ce pas, pour vous, encore plus tardif, soit jusqu'? la crise du milieu de la vie ?

F. M-B : Ce que j'observe finalement chez beaucoup de patients, c'est que leur crise de milieu de vie arrive souvent quand ils n'ont pas eu d'adolescence. Ces personnes ont v?cu dans un syst?me ?ducatif trop rigide, ou ont d? endosser des responsabilit?s beaucoup trop t?t. Vers 40-50 ans, ils ont comme un besoin de faire cette crise, ? retardement, et c'est en g?n?ral de fa?on violente. J'ai comme l'impression que la sortie de l'adolescence se fait par ajustements successifs, lesquels peuvent prendre de nombreuses ann?es, pour arriver enfin vers 40-50 ans ? se conna?tre vraiment.

CL : Peut-on dire que la crise d'adolescence aide ? se fabriquer une identit? sociale, en rupture avec l'identit? familiale et que la CMV vient questionner cette identit? sociale ?

F. M-B : Oui, en quelque sorte, quand l'identit? sociale ne correspond plus suffisamment ? l'identit? int?rieure de la personne adulte.

CL : Justement, vous soulignez le besoin, chez les personnes en crise, de se recentrer sur leur int?riorit?. Qu'en pensez-vous par rapport ? notre soci?t? actuelle qui valorise ?norm?ment l'image sociale, l'ext?riorit? ?

F. M-B : Je pense que notre soci?t? valorise l'image sociale, mais qu'elle aide aussi beaucoup plus qu'avant la r?flexion sur soi, au travers des magazines, des livres, qui aident ? se comprendre soi-m?me. Je pense que ce contexte peut favoriser ou faciliter la prise de conscience de soi. Il y a par ailleurs un tabou de la mort, un fantasme r?el que l'on peut retarder la mort. Ce fantasme, entretenu par les progr?s de la m?decine, de l'hygi?ne, de la cosm?tique? rend l'id?e de la mort plus inaccessible encore. Vieillir est devenu presque socialement incorrect. Montaigne, Shaekespeare, Dante et d'autres ?voquaient d?j? la crainte de la mort, par rapport ? la prise de conscience que le d?compte a commenc?. La crise peut effectivement ?tre major?e par rapport ? l'inqui?tude de la mort.

CL : Vous ?voquez, dans le chapitre consacr? aux "portes de sortie de la CMV", l'envie pour certains d'un retour vers une certaine spiritualit?.

F. M-B : Oui, il y a, chez certaines personnes, un retour vers la religion, comme d'autres d?couvrent la lecture, la litt?rature. A l'oppos?, certains manifestent un d?bordement pulsionnel. Beaucoup de crises du milieu de la vie se manifestent comme une crise d'adolescence. Mais, de m?me qu'il existe plusieurs formes d'adolescence, il existe plusieurs formes de crise du milieu de la vie.
Ce qui est tr?s fr?quent chez les personnes que je rencontre, c'est un ?tat parad?pressif, proche dans ses manifestations de la morosit? de certains adolescents. Ce ph?nom?ne est d'ailleurs plus fr?quent chez les hommes, mais il n'?pargne pas les femmes. Et puis le corps change, mais c'est moins brutal que chez les adolescents. Pour les femmes, l'id?e que la maternit? touche ? sa fin s'exprime souvent, comme les inqui?tudes li?es notamment ? la m?nopause. Mais la crise englobe des inqui?tudes beaucoup plus larges.

CL : Vous expliquez dans votre livre ce qu'est un accompagnement th?rapeutique et tentez d'apaiser les craintes quant ? la venue chez le psy. Pensez-vous que ce soit encore utile ? notre ?poque ?


F. Millet-Bartoli.
La crise du milieu de vie.
Une deuxi?me chance.
Editions Odile Jacob, 2002.


F. M-B : Oui, c'est important. Le th?rapeute n'est pas l? pour r?soudre les probl?mes mais pour aider ? r?fl?chir, ? mettre des mots sur le malaise, souvent mal d?fini par les personnes. Ce faisant, il aide ? d?dramatiser la situation, ? trouver par soi-m?me des solutions pour vivre sa vie en plus grande coh?rence avec soi-m?me. Pendant quelques ann?es, on vit tourn? vers l'avenir. Il y a un jour o? l'on ne peut ?viter le bilan.

CL : Pourquoi finalement avoir r?dig? cet ouvrage ?

F. M-B : Peut-?tre parce que nous sommes dans une soci?t? o? le changement fait partie des valeurs. L'id?e que l'on changera peut-?tre de m?tier, de partenaire, est inscrite dans les m?urs. Les trajectoires de vie ?taient plus lin?aires, il y a cinquante ans. Notre soci?t? n?cessite des remises en question personnelles de plus en plus fr?quentes.

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