C?est une histoire qui a pris corps en octobre 2004, apr?s la d?couverte dans la r?gion de Sidi Boussadra, donnant sur le rivage du Bouregreg, du cadavre d?un SDF. Ce n?est qu?apr?s avoir tu? treize personnes, dont une femme, que Abdelali Amer, alias Boussemma a ?t? appr?hend? ? Rabat. Les habitu?s de Souika de Rabat et de Bab Rahba vivaient dans la psychose. Pourquoi a-t-on mis beaucoup de temps pour faire tomber le tueur? La r?ponse est simple selon la police judiciaire de Rabat. ? Au d?but, les cadavres trouv?s portaient des marques de coups ass?n?s du c?t? du sol. Nous ne savions pas si c??tait un meurtre ou une mort naturelle. Le rapport de l?autopsie ?tait ?galement ambigu, expliquant que la mort est survenue suite ? un traumatisme cr?nien cons?cutif ? une chute accidentelle ?. Amer Abdelali, du fond de sa cellule dans le couloir de la mort, refuse d?endosser les quatorze cadavres. Il n?en avoue qu?un seul. Celui de Akkari en 2004. Sa th?se est simple : ?la police avait des cadavres et n?avait pas d?assassin ; quand on m?a arr?t?, on a tr?s vite fait de tout me coller?. C?est du moins sa version telle qu?on l?a eue ce mardi 31 octobre 2006 ? la prison centrale de K?nitra. Il dit aussi que six autres cadavres sont ajout?s ? sa liste. Et il refuse de les admettre. Pour la premi?re fois, Amer Abdelali sort de son silence et livre sa version des faits. Il revient dans cet entretien exclusif pour la Gazette du Maroc sur son enfance, ses parents, ses onze fr?res et s?urs, la prison, le premier viol, la vie de clochard, le boulot ? Akkari et la plage du quartier l?Oc?an ? Rabat. Celui qui est consid?r? comme le serial killer le plus dangereux de l?histoire du pays se livre avec calme et sans ?tats d??me. Il se d?fend, d?fend sa th?se et dit attendre la r?ouverture de son dossier. Ce qui est tr?s improbable pour ne pas dire impossible. Mais il esp?re.
Une enqu?te que nous publions en plusieurs volets dont voici la premi?re partie
L?affaire est r?cente. Elle date de 2004 et Amer Abdelali n?a rejoint le couloir de la mort de la prison centrale de K?nitra que depuis six mois, apr?s avoir purg? une ann?e ? la prison Zaki de Sal?. Accus? d?avoir assassin? 14 personnes en l?espace de dix mois, il bat tous les records et s?empare de la plus haute marche sur le podium des criminels les plus prolixes de l?histoire du Maroc. Dans le pavillon B, il a d?j? fait sa place. On ne peut pas tra?ner derri?re lui toute cette poudre aux yeux sans en impressionner plus d?un. Certes Abdelali ne fait pas encore le poids devant les Khanfouri, Boulouhouch, Chalha, Amakhchoub, Ba?lla et autres Ninja, mais il assure. Et son assurance laisse ? la fois dubitatif et perplexe. Cet homme semble avoir mis entre lui et ce qu?il a v?cu une immense barri?re. Une limite qu?il ne franchira plus ou alors pour sombrer dans des extr?mes que lui seul conna?t. Le pass?, c?est-?-dire il y a un an, oui juste quelques mois, est loin, tr?s loin, microscopique. Il parle de sa vie avec d?tachement comme si cela concernait quelqu?un d?autre. Il prend le temps de bien v?rifier si ses souvenirs sont bien les siens ; il les remet en ordre, les replace dans leurs multiples contextes et entame sa ronde sur des temps imm?moriaux : ?Je n?ai accept? de te parler que parce que je veux que des gens fassent quelque chose pour moi. On est clair l?-dessus, j?esp?re. Je veux juste que l?on arr?te de dire n?importe quoi sur moi. La police a dit ce qu?elle voulait sur ma personne et la presse a suivi. Moi, je te raconte autre chose si tu veux le publier. Si tu veux faire comme les autres, attends, je vais dans ma cellule et je te ram?ne des coupures de journaux. Je te lirais des passages que tu peux noter pour les publier dans ton journal ?. Ceci a le m?rite d??tre tr?s clair. On s?est mis donc d?accord pour revenir sur toute sa vie telle que lui-m?me la raconte.
Derb Ghallef
?J?ai grandi ? c?t? du cin?ma Riad (Boulevard Abdelmoumen NDLR) dans une ruelle de Derb Ghallef. J?ai grandi tout seul. Je n?avais pas beaucoup d?amis et m?me pour jouer, je restais seul?. Abdelali insiste beaucoup sur sa solitude comme s?il avait le besoin pressant de souligner que toute sa vie, il a ?t? livr? ? ce face ? face avec lui-m?me. Il n?en fait pas un principe de discussion, mais il tient ? ce que l?on sache que l?enfant Abdelali n?a pas ?t? g?t? par l?existence. ?Je n?ai jamais ?t? ? l??cole. Oui, jamais. Ni dans un ? jamae ? (?cole coranique NDLR) je n?ai connu que la rue et les fr?res et s?urs ?. Ils ?taient nombreux dans la famille Amer. Onze fr?res et s?urs. Le p?re Abdelkader, mort depuis longtemps, et la m?re, Fat?ma, elle aussi morte et enterr?e depuis belle lurette. ? Mes fr?res et s?urs ne m?ont jamais consid?r? comme proche. D?ailleurs je ne les ai pas beaucoup vus. Je suis le plus jeune, et ils sont tous partis, ? l??tranger.? Abdelali n??prouve aucune tendresse quand il parle de ses fr?res et s?urs. Il est distant, presque insouciant et surtout il tient ? afficher ce d?tachement comme pour dire que ? voil?, ils m?ont oubli?, moi aussi je les oublie ?. Leur en veut-il ? Probable. Il ne le dit pas, il ne le laisse pas entendre, mais il doit n?gocier avec son pass? pour garder cette s?r?nit? apparente quand la conversation embraye sur les rapports avec les siens. ?Ce qu?il faut savoir, c?est que j?ai perdu mes parents et j??tais toute ma vie seul. M?me pour aller ? la plage, je pr?f?rais y aller tout seul, parce que je n?aimais pas la compagnie des autres enfants ?.
La route de la perdition
?J?ai toujours v?cu dans la rue. ? Derb Ghallef, je n?avais que la rue. Mes parents ?taient d?j? morts. Pas d??cole, pas d?amis, je tournais en rond et tr?s vite, je me suis mis ? fumer et ? boire. J?aimais me droguer. Je me sentais mieux apr?s avoir bu ou fum?. Et je buvais et fumais tout ce qui me tombait sous la main. D?ailleurs le jour o? je me suis bagarr? avec ce type ? Akkari, nous avions bu tous les deux. Ceci personne n?a cru bon de le dire. Oui, c??tait un type que je connaissais, on avait d?cid? de picoler comme d?habitude et l?, on s?est insult?, on s?est crach? dessus et il a fallu en venir aux mains. Il m?a frapp?, je l?ai frapp? et l?, un coup sur la t?te avec un cailloux, un petit truc et c??tait son destin. Il est mort et moi je suis ici ?. D?un trait, il lie hier, ce lointain qu?il ne veut pas trop voir, au jour de son dernier crime sur la plage ? Rabat. Il a cette aptitude ? condenser le temps, jouer sur les anachronismes de sa vie pour tout voir d?un seul tenant. ?Dans la rue, on s?habitue tr?s vite ? la libert? (le sentiment d??tre seul au monde NDLR). Personne ne se souciait de moi ni o? j??tais, ni ce que je faisais. Je mangeais dans la rue, je dormais dans la rue. Et petit ? petit, je ne revenais plus chez moi. D?ailleurs, il n?y avait personne pour m?y accueillir?. La vie ? m?me le macadam ? Derb Ghallef puis dans le voisinage. Ensuite, on tente d?autres sorties plus loin pour explorer d?autres parages, tester son endurance, v?rifier sa solidit? face ? d?autres. C?est l??ge des premiers coups de poing dans la gueule. L??ge des passages ? tabac, des bleus, des c?tes endolories, des premi?res haines, des premi?res vengeances. L??ge o? plus rien ne compte que sa ch?re petite peau
Le clochard s?endurcit
?J?ai beaucoup tra?n? dans les ruelles de Casablanca. Je connais tous les quartiers et je peux t?emmener dans des endroits dont tu n?as jamais entendu parler. Je marchais, et quand j??tais fatigu? je me mettais sur le sol et c??tait chez moi. Mais il fallait boire et manger. Alors je faisais la manche, je demandais aux passants de m?aider et parfois j??tais tent? d?arracher l?argent aux autres de force ?. Il n?ira pas plus loin. A-t-il agress? des filles ? la tomb?e de la nuit pour se payer son litre de mauvais rouge ? Peut-?tre. A-t-il braqu? un vieux au petit matin pour se faire un petit d?jeuner ? l??il ? Impossible de le v?rifier, Abdelali ne veut pas donner de d?tails sur les mille et une fa?ons qu?il avait pour se procurer un peu d?oseille. ?Pour boire, rien de tel que le bord de mer, du c?t? de Mreziga (La mer des ?gouts (du c?t? d?A?n Diab NDLR). Je prenais mon alcool et j?allais pour me retirer. Des fois, il y avait quelqu?un, un autre ould Zenka (Clochard ou SDF NDLR) qui se joignait ? moi pour boire. On pouvait aussi trouver sur place des femmes qui vivaient dans la rue. On passait du bon temps ensemble. Et tout le monde se d?brouillait pour dormir soit sur le sable, soit dans un terrain vague ou alors devant la porte d?un immeuble. Parfois je dormais avec une fille dans un jardin pas loin d?Anfa. Mais il fallait attendre la nuit pour marcher vers le quartier Al Hank et bifurquer vers ce coin tr?s calme.? Abdelali r?de sans but. Il fera quelques passages par des commissariats pour des broutilles. Il n?est pas encore fich?. Il apprend ? ?tre dur, il se coltine d?autres plus coriaces que lui, et s?en tire sans trop y laisser de plumes. Tout va bien jusque-l?, mais la roue tourne.
Et il le sait.
Escale ? El Mellah
?Un jour, j?ai d?cid? de partir dans une autre ville. Au d?but, je voulais partir ? Agadir, mais c??tait loin. Alors je me suis rabattu sur Rabat. Je suis arriv? au port d?abord o? j?ai travaill? pendant un moment. Je mangeais du poisson, et je passais la nuit avec d?autres clochards dans la rue.? C?est l? que d?bute la longue marche vers les ab?mes. Abdelali se souvient d?avoir fr?l? la mort : ?j?ai failli mourir, moi-m?me. Quand on se bagarre dans la rue, c?est ? qui s?en tire le premier. Si tu ne peux pas te d?fendre, tu peux y passer. Une fois, je suis pass? ? deux doigts de la fin ?. Le lot de tous les instants c?est marche ou cr?ve, bouffe l?autre ou laisse-toi bouffer, frappe le premier ou ?crase-toi. Abdelali sait ? quoi s?en tenir. Il ne veut pas mourir. Il compte bien sauver sa peau quitte ? sacrifier celles des autres. ?Dans le port, les gens sont fous. Tout le monde se trimballe avec des couteaux de poissonniers. ? la moindre bagarre, le sang coule. J?ai tenu pendant six ans ? Akkari entre boisson, kif, joints et femmes. Mais au bout du compte, je d?cidais de changer de d?cor.? Abdelali d?cide m?me de monter la mer pour devenir mousse (? son ?ge) sur un bateau de p?che. Mais il ?tait sans force, un peu entam? par la rue et surtout constamment drogu?. Autant dire qu?on voulait bien lui donner un boulot pour se payer ses sardines, mais de l? ? le laisser franchir le pont d?un bateau, il y avait une limite que personne n?a os? franchir. ?J?ai donc travaill? et le soir, j?allais boire sur la falaise, seul ou avec d?autres clochards ?
Les premi?res pistes
Les ann?es passent. Abdelali est un SDF parmi tant d?autres. Il ne paye pas de mine, mais il sait, lui, qu?il faut tirer son ?pingle du jeu avant de se laisser enterrer vivant sur le sable du c?t? de l?oc?an. Il voulait partir ? l??tranger, mais impossible. Il ne pouvait pas avoir de passeport car il avait d?j? ?t? emprisonn? pour viol. ? Oui, une histoire o? j?ai pay?, mais l? aussi la police a voulu que je plonge ?. Il va vivre ? Sal? pendant de longs mois, mais se d?pla?ait souvent ? Rabat. En Octobre 2004, date de sa sortie de prison, il franchit alors un autre cap. Le violeur a pris du grade. La prison l?a rendu plus coriace. La s?rie de crimes venait de d?buter et le visage du serial Killer ?tait loin d??tre trac?. Le bonhomme choisissait ses lieux, savait ce qu?il fallait faire. Les endroits choisis ?taient diff?rents, mais toujours des coins d?serts, peu fr?quent?s. Et un beau jour, la police tombe sur un mort dans la rue : ?un cadavre dont la marque du coup qu?il a re?u ?tait face au ciel ?. Ce meurtre a eu lieu le 1er ao?t, selon la police criminelle, derri?re le march? de gros. C?est ? partir de ce moment-l? que la police a commenc? ? douter et ? entreprendre de s?rieuses recherches. En m?me temps, quatre tentatives d?homicide volontaire attribu?es toutes ? Amer Abdelali avaient ?chou?. L?affaire qui jusque-l? semblait inexplicable, commence ? s??claircir peu ? peu. La sixi?me brigade de police du quartier ? Oc?an ? a pu identifier le tueur. Et un mardi, gr?ce ? la description fournie par plusieurs t?moins, on vient lui passer les menottes. Deux autres SDF ont ?t? ?galement arr?t?s dont une victime qui a ?t? sauv?e des griffes de la mort. La police leur reproche la non-assistance ? personne en danger. En effet, ces deux vagabonds ?taient toujours avec lui et le connaissaient de tr?s pr?s. C?est l? que le film est r?-embobin? pour laisser voir des pans entiers du pass? d?Amer Abdelali
source:lagazettedumaroc