06.09.2006 | 13h53
Immense couloir en constante ?bullition, un va-et-vient interminable, un bourdonnement permanent, amplifi? par l'?cho : le tribunal de Premi?re instance de Casablanca, qui fait ?galement office de Cour d'appel, est un lieu qui, une fois visit?, donne une id?e autre que celle ?tablie sur cette antre o? la justice a ?lu domicile.
A zapper compl?tement l'image v?hicul?e par les t?l?films pr?sentant des tribunaux aux protocole et fonctionnement bien ficel?s.
Il est 12h40, un jour de semaine, la seconde partie des audiences devrait d?buter ? 13h00. Chose qui explique l'effervescence particuli?re qui r?gne dans les lieux.
?a court dans tous les sens, on se renseigne sur telle ou telle affaire, des hommes, des femmes ?g?es, d'autres plus jeunes, des m?mes accroch?s aux djellabas de leur maman, des avocats en concertation par petits groupes, un agent de police retirant son k?pi et ?pongeant son front, canicule oblige et, dans un coin, un pigeon perch? sur une colonne scrute ces mouvements de foule sans trop savoir ce qui se trame. Dans ce lot ? la coh?rence certaine, un individu se fraie un chemin entre les petits groupes. Il semble ne pas trop cadrer avec l'ensemble.
Chemise blanche et gilet noir, l'intrus de service n'est autre qu'une version moderne du fameux porteur d'eau. En lieu et place de l'accoutrement de ce dernier, notre ami trimbale deux paquets d'eau min?rale fra?che, c?d?e au prix unitaire de 5 dirhams. Et avec cette chaleur ce n'est pas la demande qui manque. Vers 12h50 dans la salle 2 qui commence ? se remplir, un fonctionnaire fait irruption et vient d?poser trois piles de dossiers sur le pupitre des magistrats. 13h00, une vingtaine d'avocats envahissent la salle et prennent place sur le premier banc. Avec leurs robes noires, ils font penser ? une rang?e de corbeaux. 13h10, toujours pas de juge, pas d'accus?s, pas de plaidoiries? rien ne se passe.
Etouffante, la chaleur qui dominait les lieux gagna en intensit?. Dossiers et documents se transforment en ?ventails. On papote, faute de mieux. On se rend compte que les deux climatiseurs accroch?s aux murs ne servent que de d?cor.
Une dizaine de minutes plus tard, une sonnerie retentit, annon?ant l'entr?e en sc?ne du pr?sident de la cour, accompagn? de deux magistrats en plus du procureur et du huissier. Petit d?tail, l'assistance se l?ve, ce n'est pas que dans les films que ?a arrive. Le pr?sident se saisit du premier dossier et annonce le matricule. Ce sera la seule chose audible. Le reste, il faut ?tre soit avocat, soit accus?, pour pouvoir l'entendre.
Deux robes noires s'approchent des magistrates, en plus de l'int?ress? dans l'affaire. Quelques chuchotements, le juge se concerte tour ? tour avec les deux magistrates et annonce le report de l'examen au 25 septembre. L'audience n'a dur? que deux minutes. On passe au dossier suivant. Les personnes jug?es ici comparaissent en ?tat de libert?, chose qui explique l'absence de toute sorte d'uniforme dans la salle. En sortant de la salle 2, inutile de s'attarder devant la salle 3, aucune audience ne s'y d?roule. Celle-ci ? ?t? transform?e en salle de pri?re.
Au niveau de la salle 4, l'ambiance semble plus anim?e. A la premi?re rang?e, une douzaine de personnes, jeunes pour la majorit?, dont une fille, sont en train d'?tre jug?s. L?, en revanche, des policiers veillent au bon d?roulement des choses. Il faut signaler que les mis en cause sont des d?linquants, patibulaires pour la plupart, certains portant une balafre et sont jug?s pour coups et blessures et autres d?lits se rapportant ? la d?linquance sous toutes ses formes.
Le juge se retire pour d?lib?rer et un brouhaha envahit la salle. Les policiers doivent intervenir pour calmer les esprits.
Certains accus?s se retournent pour ?changer quelques bribes avec leurs proches, parents ou amis. ?M?re, ne pars pas, reste, ils vont prononcer le verdict?, lan?a l'un d'eux ? une femme quadrag?naire qui, ? la voir marcher, semble souffrir d'une douleur ? la jambe droite. ?Est-ce qu'ils vont te ramener ? Oukacha ?, r?pliqua-t-elle, je ne pourrais pas venir te voir demain, je n'en ai plus la force, personne d'ailleurs ne pourra te rendre visite demain??
En dernier acte, d'autres policiers arriv?rent en renfort et font sortir les accus?s, menott?s au pr?alable, deux par deux. Le verdict sera communiqu? ult?rieurement.
Il est 14h20 et un petit d?tour du c?t? de la salle 8 s'av?re ?difiant. Ici, il fait plus chaud qu'ailleurs. La salle est divis?e, en longueur, par des barri?res. D'un c?t?, les accus?s, au nombre de neuf ou dix. Une femme d'un certain ?ge, djellaba et foulard, est retranch?e en arri?re.
De l'autre c?t?, les proches et les curieux. Quatre gardiens de la paix s'activent pour mettre de l'ordre au sein des accus?s. ?Ces d?linquants sont poursuivis dans des affaires diff?rentes d'atteinte aux m?urs?, nous indique l'un des agents de police. Ceux-ci sont particuli?rement bouillonnants et s'agitent dans tous les sens. Ils tentent d'?changer des mots avec leurs proches. Parfois on les y autorise, parfois non.
Coiffure ?punk?, t-shirt rouge et bermuda en jean, un jeune dont l'?ge ne doit pas d?passer 18 ans est singuli?rement perturbateur et s'attire, constamment, les foudres des agents. L'un des accus?s fait passer un document jusqu'? ce qu'il atterrisse entre les mains de l'un des flics, qui le remet ? la m?re de celui-ci. A son tour, elle remet au policier deux pi?ces de monnaies, des pi?ces de 10 dirhams semble-t-il, que celui-ci remet au fils. Un autre gars, parmi l'assistance, demande la permission de remettre des cigarettes ? son fr?re.
On l'y autorise.
Soudainement retentissent les fameux trois coups per?ants annon?ant l'entr?e des magistrats. Dans cette salle, il n'est pas question de sonneries, on proc?de dans les r?gles de l'art. L'assistance se l?ve, bien entendu. Le pr?sident et le reste prennent place et ce dernier prononce pas moins d'une dizaine de verdicts, allant de 1 ? 20 mois d'emprisonnement. Ces peines ne concernent pas ceux qui occupent le box des accus?s, mais plut?t ceux qui ?taient l? avant eux .
Les magistrats quittent la salle pour une pause. Ils y reviendront pour reprendre leurs audiences concernant les jeunes pr?sents. Le tribunal se vide peu ? peu. Les audiences commencent ? arriver ? terme peu avant 15h00 co?ncidant avec leur fin. Rendez-vous le lendemain... avec le pigeon perch? et le fameux porteur d'eau?
source:lematin.ma