
Il faut toujours une première fois. L’Association marocaine de lutte contre l’avortement clandestin (AMLAC) peut se féliciter d’avoir marqué le coup avec son premier colloque sur l’avortement, organisé les 28 et 29 mai. Certes, la participation des pouvoirs publics était timide. Des représentants des ministères de l’Education et de la Justice sont bien intervenus, mais la Santé n’a pas voulu s’impliquer officiellement. Du moins le cadre choisi, la Bibliothèque nationale, montrait-il que les autorités ne sont pas opposées au débat. L’AMLAC avait pris soin de replacer l’interruption volontaire de grossesse (IVG) dans son contexte, entre un volet sur la prévention des grossesses non désirées et un autre sur les enfants abandonnés. Elle a réussi son pari de réunir les points de vue des médecins, de la loi, de l’éthique, de la religion et des droits humains.
Pragmatisme des médecins Les nombreux gynécologues assistant au colloque ont poussé de véritables appels de détresse, martelant que l’illégalité de l’IVG n’empêche pas les femmes d’avorter, mais les met simplement en danger. Chaque jour, témoignent les médecins, ils voient arriver des femmes dans un état physique et mental désespéré. Souvent même ils les voient mourir, soit de suicide, soit des suites d’un avortement clandestin “sauvage”. Tous se posent la même question : “Que pouvons-nous faire pour elles en l’absence d’une loi adaptée ?”. Théoriquement, la loi pénalise les avorteurs (1 à 5 ans de prison) et les avortées (6 mois à 2 ans), même si dans les faits les seules poursuites judiciaires ont lieu en cas de décès. Mais l’article 453, selon lequel “l’avortement n’est pas puni quand il vise à sauvegarder la vie ou la santé de la mère”, constitue une fenêtre importante, a expliqué le Dr. Chafik Chraïbi, président de l’AMLAC. Il suffirait de se référer à la définition de la “santé” émise par l’OMS, qui inclut la santé mentale, pour autoriser l’IVG dans tous les cas où la grossesse est vécue comme un drame irréparable.
Cadres de référence Côté religion, rien d’absolu : comme souvent dans l’islam, les interprétations varient. La plupart des sunnites malékites, majoritaires au Maghreb, condamnent l’avortement dès la conception, mais les écoles hanbalite et chafiite l’autorisent jusqu’à 40 jours de grossesse, et les hanafites jusqu’à 120 jours. “Le législateur n’est pas obligé de rester prisonnier de l’opinion malékite, a argumenté le sociologue Abdessamad Dialmy. Il pourrait profiter de ces ouvertures, comme l’a fait la Tunisie”. Quant aux textes de loi internationaux, ils n’évoquent aucun “droit à l’avortement” en soi, en raison de l’absence de consensus sur le droit à la vie du fœtus lui-même. Mais les défenseurs des droits humains se basent sur les droits à la santé et à la vie de la femme (toutes deux menacées par les avortements clandestins) pour réclamer son encadrement légal. “L’interdiction de l’avortement est une des pires mesures pour assurer la protection de la vie”, résume Fatima Benzekri, membre de l’AMDH et gynécologue. Par ailleurs, les nouvelles techniques biomédicales posent la question de l’éthique. “Il est temps de créer un Comité national d’éthique qui pourra, entre autres, se pencher sur le statut de l’embryon, plaide Abderrahim Kounda, membre de l’Association de bioéthique de la faculté de Casablanca. Non seulement pour statuer sur l’IVG, mais aussi pour encadrer la fécondation in vitro”. Réalisée au Maroc sans aucun cadre légal, cette technique produit de nombreux embryons qui finissent par être détruits : est-ce si différent d’un avortement ?
Soutiens... officieux Lors des échanges, difficiles à établir, les interventions sans nuances d’une poignée de “conservateurs” se sont violemment heurtées à une audience acquise à la cause de la légalisation. Le colloque restera également marqué par l’absence des partis politiques. Chafik Chraïbi assure avoir invité tous les secrétaires généraux de partis, ainsi que tous les présidents de groupes parlementaires. Tous ceux que TelQuel a pu interpeller ont évoqué un manque d’information ou des circonstances indépendantes de leur volonté…tout en arguant de leur intention intacte de participer à ce débat de société. Ce que Chraïbi a résumé en s’exclamant en plein colloque : “La plupart des responsables de partis me disent en privé qu’ils nous soutiennent sans réserves, mais se défilent quand je leur demande de venir le déclarer en public”. Le PPS a fait exception - alors qu’il tenait son 8ème congrès le même week-end - en mandatant la gynécologue Touria Skalli pour prendre clairement position en faveur de la légalisation. Les déboires du colloque n’ont pas empêché l’AMLAC d’en tirer des recommandations destinées au parlement, au secrétariat du gouvernement et au roi. La plus importante demande d’assouplir la loi en autorisant l’avortement uniquement “en cas de viol, d’inceste, de retard mental, pour les filles mineures et en cas de malformations fœtales graves”. On est loin des lois turques ou tunisiennes qui l’autorisent sans ces conditions. Par ailleurs, le délai maximal suggéré est plutôt court : deux mois de grossesse (sauf en cas de malformation fœtale). Bref, une démarche prudente, propre à faire évoluer la société en douceur. Trouvera t-elle un écho ?
Et ailleurs ?. Les pays musulmans qui ont innové La Tunisie est la pionnière de la légalisation de l’IVG en terre d’islam, qu’elle autorise depuis 1973 jusqu’à 3 mois de grossesse. Seules conditions : un entretien préalable et un délai de réflexion. Le pays en récolte maintenant les fruits au niveau social : les avortements clandestins - et donc la mortalité maternelle - ont quasiment disparu. Et le nombre des IVG recensées depuis la légalisation est passé, en 25 ans, de 12 à 5 pour 1000 femmes en âge de procréer. “La légalisation de l’avortement n’a conduit ni à sa banalisation, ni au relâchement de la contraception”, en conclut la gynécologue tunisienne Hela Chelli. L’autre Etat permettant l’IVG sans conditions (depuis 1983) est la Turquie, avec un délai de 2 mois. Tous les autres pays musulmans ne le tolèrent qu’en cas de danger pour la vie de la mère, et parfois en cas de malformation fœtale. Mais l’Egypte étudie depuis mars 2010 un projet de loi l’autorisant pour les couples mariés défavorisés.
source:telquel-online.com
